Pour toute une génération, le Japon a d’abord existé à travers l’écran cathodique. C’est le cas de Gérôme Glandon. Enfant des années 90, bercé par Dragon Ball et les jeux vidéo, il a longtemps fantasmé l’archipel nippon avant d’y poser le pied pour la première fois en 2017. De ce voyage initiatique, il rapporte un témoignage lucide, oscillant entre l’admiration pour une culture de l’excellence et le choc frontal avec une société aux codes parfois étouffants. Récit d’un fantasme à l’épreuve du réel.
L’enfant du « Soft Power » : La genèse d’un rêve
Blog : Ton lien avec le Japon remonte bien avant ton voyage. Comment s’est construit cet imaginaire ?
Gérôme Glandon : C’est une expérience d’enfant. J’ai grandi avec la fin du Club Dorothée, Sailor Moon, Saint Seiya, Captain Tsubasa… Puis adolescent, la PlayStation a pris le relais. J’étais ce gamin qui allait à la Japan Expo, touché de plein fouet par ce soft power. Ces œuvres m’ont aidé à me construire : la lutte contre l’injustice, le dépassement de soi, l’honneur…
Tu t’identifiais aux personnages ?
Complètement ! Je me souviens d’embrouilles dans la cour de récré où je me prenais pour Sangoku (rires). Je voulais me transformer en super guerrier pour impressionner l’autre. Au foot, je reproduisais les gestes d’Olive et Tom. C’était viscéral.
Le choc culturel : Se sentir « profondément latin »
Une fois sur place, en 2017, la réalité a-t-elle collé au fantasme ?
C’est là que l’écart s’est creusé. Je m’attendais à être accueilli à bras ouverts, mais j’ai découvert une politesse respectueuse, sans réelle volonté de découvrir l’autre. Face à ce cadre très martial, organisé, je me suis senti profondément français, presque latin ou méditerranéen.
J’ai eu le sentiment d’étouffer à plusieurs reprises. C’est le sentiment de devoir se conformer à toutes ces règles qui existent. Ne pas déranger, ne pas parler… On ressent un manque de liberté par rapport à la France.
Tu as ressenti une forme d’exclusion ?
Oui. On comprend vite qu’on reste un étranger, un gaijin. Il n’y a pas cette habitude du métissage qu’on a en Europe. J’ai même vécu des moments d’agressivité verbale pour avoir mal respecté une règle implicite, ce qui m’a choqué dans un pays que j’imaginais zen. L’intégration totale semble impossible.
Malgré cette rigueur, tu restes fasciné par leur efficacité…
C’est le paradoxe. Prenez le Shinkansen : c’est de l’horlogerie suisse appliquée au rail. Une ruche où chaque abeille joue son rôle. Cette quête de perfection se retrouve partout. Ils s’approprient des choses venues d’ailleurs — la gastronomie française, le denim, le whisky, le baseball — et ils le font mieux.
C’est cette culture du travail qui permet cela ?
C’est un peuple laborieux qui place son honneur dans le travail. Mais c’est aussi, par contraste, une société du divertissement extrême. Je me demande quand ils dorment ! Après 12 heures de travail, ils vont s’alcooliser, hurler dans des karaokés ou performer dans des salles d’arcade. Même dans le jeu, ils cherchent la performance.
Tu as expérimenté les Onsen (bains thermaux). Qu’est-ce que cela raconte du Japon ?
C’est l’image d’Épinal du Japon harmonieux. On se retrouve nu, sans artifice, dans une nature souvent volcanique. Il y a un rituel d’hygiène très strict avant d’entrer dans l’eau brûlante. C’est un moment de déconnexion totale, sans téléphone, où le corps se relâche enfin dans une société sous tension. C’est une culture du soin.
Pourquoi le récit japonais (manga, anime) résonne-t-il autant mondialement aujourd’hui ?
Le récit à la japonaise a supplanté le récit américain. Il repose souvent sur l’esprit Shōnen : un jeune héros, souvent un outsider, qui se dépasse à travers une épreuve. C’est universel.Dans ces récits, il y a une possibilité d’identification extrêmement forte. On touche à l’intime. Même dans un univers fantastique comme ‘Le Voyage de Chihiro’, on ressent les odeurs, les sensations. C’est cette simplicité émotionnelle qui touche tout le monde
Vivre avec le risque : L’urgence de l’instant
As-tu senti que la menace des catastrophes naturelles influençait leur mode de vie ?
Absolument. C’est une société qui s’organise comme si le pire était toujours à venir. La météo est changeante, la terre tremble, les typhons menacent. Cette insécurité latente crée peut-être ce besoin de règles strictes, pour tenir le chaos à distance. Mais cela nourrit aussi une spiritualité très forte : un respect profond pour la nature, les Kami (esprits), et une sensibilité à l’éphémère que l’on retrouve chez des artistes comme Miyazaki.
Le mot de la fin ?
Le Japon est une machine à explorer le temps. Vous voyez des robots futuristes à côté de machines des années 80 entretenues comme neuves. C’est un pays de contrastes violents, entre une consommation effrénée (et beaucoup de plastique !) et une contemplation poétique de la nature. C’est cet équilibre fragile qui le rend inoubliable.