
Vulcano

Vulcano
Italie, encore ? Oui, et sans hésiter. À 40 ans, on voyage différemment : on sait ce qu’on aime, et l’Italie reste un appel irrésistible. Pour ce seizième séjour, cap non pas sur les Dolomites comme prévu, mais sur une Toscane plus secrète : la Maremme et les collines métallifères, au sud de Sienne.
Depuis mes jeunes années, j’ai compté pas moins de quinze voyages en Italie, en toutes saisons. Le seizième s’imposait presque. Pourquoi – encore – l’Italie ? La réponse tient en trois mots : culture, nourriture, paysages. Ou en un seul : beauté.
Si le pays a ses défauts, il reste ce grand voisin abordable où, au détour d’une route, on découvre toujours quelque chose de merveilleux.
Initialement, cap sur les Dolomites pour sept jours de randonnée alpine. Mais l’organisation, façon “usine à touristes” (prix exorbitants, dortoirs bondés, files indiennes de spot Instagram en spot Instagram), nous a vite refroidis.
Alors ? Dézoom. Italie du Nord déjà bien arpentée, Sud trop loin. Restent Pise, l’île d’Elbe, Sienne… L’idée se dessine : cap sur la Toscane du Sud. Airbnb trouvé dans un village médiéval, niché au milieu des oliviers, à 60 km de Sienne.
15 août 2025. Paris suffoque sous 37°. À Vérone, il fait 40° quand nous atterrissons à 15h30. Trois heures et demie de route plus tard, à bord d’une Fiat Panda hybride grise (53 000 km au compteur, plus vélo que bolide), nous atteignons enfin Montemassi.
Le trajet est une aventure en soi : en Italie, conduire relève du Mario Kart grandeur nature. Ça freine sec, ça klaxonne, ça se colle au pare-chocs. Et le 15 août, on ne peut que prier la Vierge Marie.
Vers 19h30, nous arrivons. Montemassi : une boucherie, deux restaurants, deux agriturismos, un Airbnb. Et des chats, partout. Il fait encore 37°. La clim a du mal à lutter, mais les pizzas à 8 € rappellent qu’ici, le temps s’est arrêté.
Toscane rurale, Toscane idéal

Manuel, notre guide vulcanologue, grimpe le Stromboli et demande à notre groupe de randonneurs : « Vous connaissez la chaîne Arte ? ». Trois françaises, ravies de répondre, « Oui c’est une très bonne chaîne ». La bonne réputation semble un peu agacer Manuel.
« hmm, oui, oui, et vous avez vu de leur documentaire sur Stromboli », il hésite, « les … du volcan ». Une jeune femme le complète « Les obstinés du volcan ». Manuel fait trois courts signes de tête, indigné. « Oui, oui les Ob-sti-nés – il décompose bien sur le mot français et avec un accent italien moqueur – du volcan. ». Il accuse le coup. « C’est mon point de vue mais je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’ils m’ont fait dire dedans. D’ailleurs je conseille au réalisateur de ne pas revenir ici. Regardez le, faites vous votre avis » Il explique un peu plus « Ils décrivent les habitants comme des fous qui vivent sur Stromboli. Alors oui, vivre sur un volcan c’est dangereux. Mais est-ce plus dangereux que de vivre à côté d’une usine chimique dont vous ne connaissez même pas l’existence ? Aussi, il y a combien de métiers dangereux ? La voiture, le terrorisme, le ski… Plein de choses sont dangereuses ». Il pointe nonchalamment sa main droite vers le volcan fumant « alors nous, c’est sûr, on vit à côté d’un volcan. Enfin, non, on vit sur le volcan. Et on va tous mourir. Oui, on va tous mourir. Est-ce que ce sera ici ? À cause de lui ? J’en sais rien mais la vie est belle ici, j’y vis depuis que j’ai 7 ans, j’ai beaucoup voyagé comme tous les Stromboliens et je suis revenu parce que j’aime cette vie. Alors suis-je un obstiné du volcan ? Je ne crois pas. C’est juste ma vie et je l’aime. J’aime monter ici ».
Jeudi 31 août 2023
Vulcano : geysers et bains de soufre
En une petite heure de bateau nous passons de Milazzo à Vulcano, la première île de l’archipel des îles éoliennes. Du haut de ses 386 mètres, Vulcano est presque dix fois moins haut que l’Etna mais il n’en reste pas moins impressionnant. Notons, tout de même, que le nom volcan dérive de cette île puisque selon la mythologie, c’était le lieu de résidence du dieu des forges, Vulcain.
L’arrivée à Vulcano est éloquente: dès la descente du bateau on est accueilli par une intense odeur d’œuf pourri, autrement dit de souffre. Le sol est jaune, l’eau autour du volcan est turquoise blanche, des bains de boues fument et produisent des bulles, les baigneurs de la Méditerranée sont protégés par des boues qui ceinturent un important geyser sous marin et des dizaines et des dizaines de fumerolles dessinent les contours du cratères au dessus de nos têtes. Quelques panneaux rappellent que nous sommes sur un volcans et que les fumerolles et les bulles dans l’eau sont nocives pour l’homme. Par sécurité, les thermes qui accueillaient il y a quelques années les visiteurs désireux de prendre des bains de boues sont désormais interdits même s’il reste de grands panneaux annonçant la construction d’un espace 4 étoiles. Boues bienfaisantes ou boues maléfiques ? Il est difficile de saisir la nuance, puisque les anciens panneaux en français toujours bien présents annoncent fièrement « prenez une douche et ne retournez pas à la mer pour préservez les bienfaits naturels des minéraux », alors que le dernier panneau surmonté d’une tête de mort clame « n’allez pas dans la boue, danger d’intoxication ». Sur la plage, les baigneurs eux aussi oscillent, il y a ceux qui se mettent au dessus des geysers pour profitez de l’eau chaude, ceux qui passent au dessus des barrières pour se badigeonner de boue ; puis il y a ceux qui observent de loin.
Nous plongeons.
L’eau monte jusqu’à 80 degrés par endroit. Les bulles sont partout, c’est une gigantesque plage jacuzzi qui, étonnamment, ne ressemble pas à grand chose. On sent l’hésitation des italiens sur la dangerosité de la chose jusque dans l’eau. Quand nos pieds touchent la surface du sol, ce n’est plus du sable mais une boue bouillante étonnante. On monte sur un rocher et on se brûle presque. L’eau oscille entre 20 et 80 degrés, c’est phénoménal. Reste que le doute ne nous quitte pas vraiment. Il y a une plage privée installée ici et des indications contradictoires.
En réalité Vulcano est connue depuis l’Antiquité et sa dernière éruption remonte à 133 ans, à une époque où il n’était pas encore habité. Thucydides, au 5ème siècle avant notre ère, le documentait déjà avec une grande maîtrise du dramatique disant que c’est ici que « Héphaïstos (ou Vulcain) a ses forges, parce qu’on en voit monter beaucoup de flammes la nuit et de fumée le jour ».
La Vulcanologie moderne est née à la fin du XIXème siècle, notamment en étudiant avec détail les éruptions de 1888-1890. En réalité si les thermes sont désormais fermés, c’est que depuis octobre 2021 le niveau de souffre augmente et le volcan est désormais classé « jaune ». Le volcan est juste endormi et de nombreux signes d’activité se font sentir.
Le niveau d’activité volcanique est en effet classé en quatre couleurs :
– Vert : situation normale
– Jaune : situation à surveiller car le niveau d’activité augmente
– Orange : vigilance – une éruption est probable mais sans danger
– Rouge : éruption dangereuse éminente
En août 2023 Vulcano est donc passé jaune et Stromboli orange, ce qui fait donc frémir les vulcanologues. Depuis deux ans les émissions de gaz carboniques du volcan ont ainsi été multipliées par 6 et on a installé six nouvelles stations d’analyse sismique et une caméra thermique sur le volcan. L’accès touristique a été rompu pendant un mois en 2021 et l’État italien a depuis proposé des relogements à 250 personnes et un couvre feu est établi autour du volcan de 23h à 6h pour interdire l’accès aux restaurants et boutiques proches car des gaz délétères pourraient davantage surprendre dans ces heures-ci. Pas très bon pour le bilan carbone de la planète, le volcan émet désormais 480 tonnes de CO2 par jour.
L’après-midi nous montons sur le cratère. Pour protéger des effet délétères des gaz du volcan, le gouvernement a installé un feu qui passe du rouge au vert en fonction de l’heure et du danger du volcan. À 16h, nous pouvons monter sur le sol fumant. Actuellement le principal risque est représenté par le dégagement de gaz toxiques (CO, CO2, H2S, HNO, SO2) qui remontent à travers de nombreuses fractures du sol. L’association du monoxyde et du dioxyde de carbone, du sulfure d’hydrogène et du dioxyde de souffre créent donc des conditions à risque pour la respiration humaine.
Malgré tout, lors de notre ascension le niveau de fumerolle a beaucoup baissé depuis 2021 et c’est l’émerveillement de voir ce volcan actif qui nous atteint le plus.
Pour aller plus loin sur le sujet je vous conseille la lecture passionnante de cet article de blog récent :
À notre échelle de vacancier, vulcanologues très amateurs, la rencontre avec le volcan reste surtout celle d’une prise de conscience des forces telluriques qui nous entourent. Voir, sentir, respirer et écouter le volcan nous amène a être humble. Si l’environnement volcanique est d’ailleurs si fascinant pour nous c’est qu’il provoque chez nous une réaction d’effroi en même temps que d’émerveillement. La peur et la conscience du danger n’empêchent pas d’y vivre, d’y nager et de s’interroger sur les effets que, dans la science, nous qualifierions volontiers de « magiques ». Feu d’artifice naturel, eaux chaudes et caressantes, sols fertiles, eaux poissonneuses … Mais la magie possède toujours un « truc » alors que pour la science il n’y a pas de truc, mais bien des mystères.
Ce soir, sur la plage de sable noir volcanique, nous profitons du coucher de soleil dans cet endroit apparemment paradisiaque où, tout de même, des petits diables sont dessinés sur les murs. Demain, nous partons pour Stromboli.

Vendredi 25 août 2023
Au petit matin, entre 7 et 8h nous espérons nous protéger de la chaleur en commençant tôt notre randonnée du jour. Nous partons du centre de Galiciano pour descendre vers l’Amandolea, la rivière presque asséchée qui coule dans le bas de la montagne. Les chèvres nous accompagnent sur des sentiers tortueux et rarement empruntés dans un paysage grandiose mais sec où poussent tout de même des vignes. Au loin, de l’autre côté de la rivière se dresse fièrement la silhouette du château Ruffo, ou plutôt de ses ruines. Notre drone capte quelques lumières de ce paysage fantastique.
Pour fuir la chaleur et les routes impraticables du parc, nous nous rendons vers la mer, où nous faisons halte dans un petit bourg nommé Palizzi Marina. Souvent, ici, les villages sont doubles. D’un côté on trouve un village traditionnel dans la montagne (ici Palizzi) et une extension a plusieurs kilomètres situé en bord de mer. La plage est à l’image de la montagne : silencieuse et sereine. La chaleur écrase tout le monde et les personnes âgées comme les plus jeunes simmergent dans l’eau pas si fraîche pour discuter. Vers 13h, tout le monde plie bagage mais laisse serviette et parasol replié sur site. La plage est une annexe de la maison où on se réfugie aux heures les plus caniculaires. Le bord de mer est ici deux fois coupés : derrière la plage il y a la ligne de chemin de fer où passé toutes les heures un train diesel d’un seul wagon, puis il y a la route.
Peu de temps après c’est nous qui replions bagages. Alors que la plage comme la montagne sont des saunas naturels, notre Fiat Panda a la climatisation incertaine est encore notre meilleur barrage face aux 36 degrés à l’ombre.
Hier soir j’ai lu des récits sur la Ndrangeta, la terrible mafia calabraise qui est aujourd’hui la plus riche et la plus dangereuse d’Italie et j’y ai appris que les villages qui abritaient les clans dominants étaient a quelques kilomètres de nous. Je ne résiste pas à ce drôle de tourisme mafieux. Après tout, on visite bien Corleone en Sicile. Mais visite t-on vraiment San Luca, Africo et Bianco ? Aucun guide touristique n’en parle et même la fiche wikipédia francaise de San Luca est vide.
Le village, difficile d’accès, nous accueille par une route mal entretenue, on entre par le cimetière et une stèle a la mémoire d’un carabinieri tué par la mafia. Mémoire ou avertissement ? Derrière moi, dans le rétroviseur, trois italiens au crâne rasé, lunettes noires visées au visage me suivent de près. Une Fiat Panda, devant, freine. Je suis pris en sandwich. Un doute plane. Des scooters avec des jeunes sans casques tournent autour de nous. Nous sommes entrés dans une capitale du crime.
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