Dimanche 14 Décembre 2025.
8h56. Nous quittons Limehouse. Ce quartier de l’East End porte les stigmates de son histoire : c’était, au XIXe siècle, le premier « Chinatown » de Londres, porte d’entrée des marins chinois et de l’opium, avant de devenir aujourd’hui un mélange complexe de gentrification et de communautés bangladaises modestes.
Aujourd’hui, Limehouse reste un quartier populaire et métissé, marqué par une forte présence bangladaise et indienne, mais aussi par une gentrification progressive liée à la proximité de Canary Wharf.
Notre quête de caféine nous confronte brutalement au coût de la vie londonien. Le café « Sésame » affichant un petit-déjeuner à 14 £ (près de 17 €), nous nous rabattons sur Léon, une chaîne de restauration rapide « saine ».

L’anecdote du service : Comme la veille, une erreur de commande nous fait attendre. Mais le service client britannique se révèle une fois de plus implacable de politesse : excuses profuses et, pour compenser l’attente, un pain au chocolat offert. Une culture du geste commercial quasi automatique qui adoucit la facture.
La Tamise : Artère Vitale
En longeant le fleuve vers l’Est, la différence avec la Seine saute aux yeux. Contrairement à la Seine, la Tamise est un fleuve tidal, soumis aux marées. Cette connexion directe à la mer a façonné Londres : son commerce, sa puissance, sa géographie, son imaginaire.
💧 Le Point sur la Tamise
La Tamise a longtemps été un égout à ciel ouvert (« The Great Stink » de 1858). Déclarée « biologiquement morte » en 1957, elle est aujourd’hui considérée comme l’un des fleuves urbains les plus propres du monde, abritant phoques et hippocampes, bien que des problèmes de déversement d’eaux usées fassent régulièrement la une de l’actualité récente.
On y recense plus de 120 espèces de poissons. Une renaissance écologique lente, mais réelle.

Canary Wharf : Le Phénix de l’Est
9h12. Nous foulons le Thames Path, promenade en bois prisée des joggeurs du dimanche. Nous entrons dans Canary Wharf.
L’histoire de ce lieu est celle d’une résurrection. Jusqu’en 1980, c’étaient les West India Docks, hub mondial du commerce.
• Le Déclin : Bombardé par le Blitz allemand, puis rendu obsolète par l’arrivée des conteneurs (trop gros pour remonter la Tamise), le port ferme en 1980. Le quartier devient une friche sinistrée, rongée par le chômage.

• La Renaissance : Sous l’ère Thatcher, le projet « Big Bang » dérégule la finance. La City historique, trop étroite, s’étend ici. Les gratte-ciels poussent, transformant les marins en traders.

Nous visitons le Museum of London Docklands, installé dans un ancien entrepôt de sucre.

Le musée confirme votre intuition : le nom Canary Wharf vient du quai n°32, où l’on déchargeait exclusivement les fruits (et les tomates) importés des Îles Canaries.

On y respire l’histoire du commerce global : épices, esclavage (le musée aborde frontalement le passé colonial), et guerre. Une scène surréaliste nous attend dans les galeries reconstituées du XIXe siècle : une « Grotte du Père Noël » où les enfants patientent comme pour un entretien d’embauche avant de disparaître dans une alcôve secrète.

Dehors, l’esprit de Noël flotte… littéralement. Dans les anciens bassins, des groupes naviguent dans des bateaux ronds en forme de boules de Noël géantes (Skuna Boats), pique-niquant sur l’eau au pied des tours de verre.

Traversée et Architecture : La Ville « Patchwork »
Pour rejoindre la rive sud, nous prenons le Thames Clippers (Uber Boat). Ici, le fleuve est une autoroute pour les locaux, pas juste une vitrine touristique. Les bateaux fendent l’eau à grande vitesse.

Nous débarquons vers Canada Water et Surrey Quays. Le paysage architectural de Londres nous frappe par son incohérence assumée.

🏙️ Londres vs Paris : L’impact de la Guerre
Contrairement à Paris, épargnée par les bombardements majeurs, Londres a été dévastée par le Blitz (1940-1941). Plus d’un million de maisons furent détruites ou endommagées. La reconstruction d’après-guerre a privilégié l’urgence et le pragmatisme, sans les contraintes d’uniformité haussmannienne. C’est ce qui explique ce chaos visuel : une tour de verre peut côtoyer une église médiévale et un bloc de béton brutaliste des années 60.
Encadré – Londres, ville reconstruite
Comme Berlin ou Tokyo, Londres a été massivement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.
Résultat : une liberté architecturale bien plus grande qu’à Paris.

Nous croisons un cours d’eau nommé Albion.
Le saviez-vous ? Albion est le plus ancien nom connu de la Grande-Bretagne, dérivé du latin Alba (blanc), en référence aux falaises de Douvres. L’expression « Perfide Albion » était effectivement utilisée par les Français (notamment sous Napoléon) pour dénoncer la diplomatie anglaise jugée déloyale.
Déjeuner « pique-nique » (Sainsbury’s) composé de salades, cheddar et raisins. Le coût de la vie nous force à la simplicité, mais le soleil hivernal rend l’instant agréable.
Après-Midi : Shakespeare et Marionnettes
13h30. Arrivée au Shakespeare’s Globe. Ce théâtre à ciel ouvert est une reconstruction fidèle de 1997 (l’original a brûlé en 1613), située à quelques mètres de l’emplacement historique.

Nous assistons au musical « Pinocchio ».
Entrer au Shakespeare’s Globe, c’est accepter un pacte avec le temps et les éléments. Il n’y a pas de toit au centre, le sol est en béton brut, et en ce mois de décembre, l’air est vif. Nous sommes des « Groundlings », ces spectateurs debout dans la fosse, héritiers de la plèbe élisabéthaine qui payait un penny pour voir les pièces du Barde.
Le spectacle du jour, « Pinocchio », n’est pas une adaptation Disneyifiée. C’est un retour aux racines du conte de Collodi, servi par une mise en scène organique.
Ce qui fascine d’emblée, c’est la marionnette. Pinocchio n’est pas un accessoire, mais une entité vivante animée par trois acteurs simultanés : l’un pour la tête et la voix, les autres pour les membres. Cette technique, inspirée du Bunraku japonais, crée une fluidité troublante. Le pantin court, saute, et semble respirer, transcendant le bois dont il est fait.

L’ambiance dans la fosse est unique. Debout pendant deux heures, le public ne subit pas la pièce, il l’habite. Les acteurs nous interpellent, brisent le quatrième mur, jouent avec nos réactions. L’humour est typiquement britannique : capable de passer de la farce bouffonne à une noirceur inquiétante (dark humour) en une seconde, ne prenant jamais les enfants pour des êtres incapables de comprendre la cruauté du monde.
🏛️ Le Globe vs La Comédie Française : Le Choc des Modèles
Assister à une pièce ici invite inévitablement à la comparaison avec notre « Maison de Molière ». Si la Comédie-Française et le Globe sont deux gardiens du temple théâtral national, tout les oppose, de l’architecture au portefeuille.
Le Modèle Économique : Le Miracle sans Subvention
C’est la différence fondamentale.
• La Comédie-Française (Paris) : C’est une institution d’État, lourdement subventionnée par le Ministère de la Culture pour préserver le patrimoine. La troupe est permanente (les Sociétaires), le budget est sécurisé.
• Le Shakespeare’s Globe (Londres) : C’est une anomalie. Le théâtre ne reçoit aucune subvention annuelle de l’État (Arts Council England). C’est une charité éducative privée qui doit sa survie uniquement à sa billetterie, à sa boutique, à ses visites guidées et aux donateurs.
Ce modèle libéral impose une obligation de succès : les pièces doivent remplir. Cela explique peut-être pourquoi les mises en scène au Globe sont souvent plus visuelles, interactives et « populaires » (au sens noble) : elles doivent séduire immédiatement un public qui vote avec son argent.
Le Rapport au Sacré
À Paris : On entre dans un temple. Le silence est d’or, le confort des fauteuils en velours rouge incite au recueillement intellectuel. À Londres : On entre dans une arène. Le Globe a été reconstruit (en 1997) pour retrouver l’énergie brute du XVIIe siècle. Ici, le théâtre est une expérience sociale bruyante. On mange, on boit, on réagit physiquement. L’architecture circulaire (« The Wooden O ») place le spectateur au centre de l’action, détruisant la barrière invisible qui sépare la scène de la salle en France.
Pour cette saison de Noël 2025, le Globe a réussi son pari. Le spectacle évite l’écueil du spectacle pour enfants simpliste. Le livret joue sur une double lecture constante. Des blagues méta-référentielles sur le théâtre lui-même ravissent les adultes, tandis que le rythme effréné et les chansons captivent les plus jeunes.
La Scénographie est inimaliste mais ingénieuse. Dans ce théâtre sans éclairage artificiel complexe (le spectacle se joue à la lumière du jour ou sous des projecteurs imitant la lumière naturelle), tout repose sur le jeu et les costumes.
En sortant à 15h40, alors que la nuit londonienne commence déjà à envelopper la Tamise, on réalise que nous venons de vivre le théâtre tel qu’il a été inventé : non pas comme un musée poussiéreux, mais comme un art vivant, populaire et nécessaire
Le spectacle est une démonstration du génie scénique britannique : un mélange de second degré, de blagues méta et d’une touche sombre (Dark humour) qui ne prend pas les enfants pour des imbéciles. La marionnette de Pinocchio, manipulée par trois acteurs (dont la voix), prend vie avec une fluidité déconcertante.
☔ Et s’il pleut ? La Règle d’Or du « Show Must Go On »
C’est la question qui brûle les lèvres de tous les touristes en levant les yeux vers ce grand « O » ouvert sur le ciel gris de Londres. La réponse est typiquement britannique : on se mouille, et on sourit.
Le Globe reproduit l’injustice sociale de l’époque élisabéthaine :
• Les Riches (Assis) : Les galeries en bois sont couvertes par un toit de chaume. Les spectateurs assis sont donc (théoriquement) au sec.
• Les « Groundlings » (Debout) : Dans la fosse, vous êtes à la merci des éléments.
L’interdit absolu
N’espérez pas ouvrir votre parapluie. C’est strictement interdit pour ne pas crever l’œil de votre voisin ou bloquer la vue.
La seule arme autorisée est le poncho en plastique (souvent vendu sur place à l’effigie du théâtre). Par temps de pluie, la fosse se transforme en une mer de capuches transparentes.
Les acteurs aussi !
Le spectacle ne s’arrête jamais pour une simple pluie (seuls les orages violents avec éclairs peuvent interrompre la pièce pour sécurité). Si la scène est partiellement couverte par un auvent (le « Heavens »), les acteurs s’avancent souvent sur l’avant-scène (le « proscenium ») et se font tremper avec le public. Cela crée souvent une solidarité amusante : un acteur peut improviser sur le mauvais temps, créant une complicité unique que vous ne trouverez jamais dans une salle fermée. Comme on dit ici : « There is no such thing as bad weather, only inappropriate clothing. »
Ce spectacle n’est pas une reprise, mais une création mondiale 2025.
• L’Écriture : Le livret est signé Charlie Josephine. C’est un nom très en vogue et un choix audacieux du Globe. Iel (Charlie est non-binaire) est connu(e) pour des œuvres provocatrices et modernes (comme I, Joan, une Jeanne d’Arc queer qui avait fait scandale et succès). Ici, iel insuffle cette double lecture : féerique pour les enfants, mais politiquement et socialement fine pour les adultes.
• La Mise en Scène : Sean Holmes, le directeur artistique associé du Globe. C’est lui qui maîtrise l’art complexe de ce théâtre à ciel ouvert, sachant exactement comment utiliser la lumière du jour et l’architecture en bois pour remplacer les effets spéciaux numériques.
1. L’Âme de Pinocchio : Un Trio Fusionnel
C’est la prouesse centrale du spectacle. Pinocchio n’est pas joué par un seul homme, mais par une entité collective inspirée du Bunraku japonais.
• La Voix et le Corps Principal : Lee Braithwaite. C’est lui qui donne au pantin sa voix et son espièglerie. Jeune acteur montant, il a déjà brillé au National Theatre. Sa performance est athlétique : il doit synchroniser chaque intonation avec les mouvements de la marionnette qu’il manipule avec deux autres partenaires.
• Les Ombres (Puppeteers) : Il est assisté par des maîtres marionnettistes (comme Aya Nakamura ou Stan Middleton) vêtus de sombre, qui gèrent les jambes et les bras pour créer cette illusion de vie autonome.
2. Le Père : Nick Holder (Geppetto)
L’homme qui joue Geppetto est un poids lourd du théâtre britannique. Nick Holder est célèbre pour ses rôles au National Theatre (notamment dans la comédie musicale culte London Road). Il apporte une humanité et une chaleur paternelle qui ancrent le spectacle dans l’émotion, contrastant avec la folie visuelle autour de lui.
3. Les Méchants Iconiques
• Le Renard (Fox) : Joué par Kerry Frampton, spécialiste du théâtre physique et clownesque, qui apporte une touche de malice « vieux briscard ».
• Le Grillon (Cricket) : Steven Webb, un acteur adoré du West End (vu dans The Book of Mormon), qui joue ici un grillon à l’allure de joueur de cricket très « British ».
À 15h40, nous sortons. La nuit tombe déjà, enveloppant la ville d’un bleu profond.

Soirée : Gandalf et le Curry National
Le retour en bus est chaotique mais festif : nous croisons des coureurs déguisés en sapins ou en lutins. C’est la saison des Christmas Jumpers, ces pulls « moches » de Noël, une tradition née dans les années 80 via la télévision, devenue un concours national d’autodérision.

Encadré – Les “pulls moches”
Tradition popularisée dans les années 1980, devenue culte au Royaume-Uni.
Le kitsch assumé comme lien social.
Nous finissons la journée au pub The Grapes à Limehouse. Fondé en 1583, c’est un bijou d’histoire, étroit et chaleureux.

Le détail caché : Le pub appartient en partie à Sir Ian McKellen. Derrière le comptoir trône le bâton de Gandalf, gardien silencieux des lieux. L’ambiance y est feutrée, loin de la cohue du centre.


Pour le dîner, retour à la simplicité avec des plats asiatiques achetés chez Tesco. En longeant le Limehouse Cut, nous observons les Narrowboats, ces péniches étroites typiques des canaux anglais. Si la vie y semble romantique, l’hiver y est rude et l’espace compté.

Dernière discussion avec notre hôte :
Il nous confirme une légende culinaire tenace : le Chicken Tikka Masala ne serait pas indien, mais inventé à Glasgow ou à Londres (les sources divergent) par un chef bangladais ayant ajouté de la soupe de tomate et de la crème pour satisfaire un client trouvant son poulet trop sec.
C’est le symbole parfait de Londres : une ville où les cultures s’entrechoquent pour créer quelque chose de nouveau.

Il est 19h00. Demain, réveil à 4h00 pour l’Eurostar. Londres nous laisse épuisés, le portefeuille allégé, mais l’esprit rempli de ses contrastes.

































