Le désert derrière soi
Je quitte Mhamid avec un étrange sentiment du devoir accompli. Non pas celui d’avoir « conquis » le désert, mais plutôt celui d’avoir croisé Noureddine et partagé un petit déjeuner improbable avec un Allemand qui en est déjà à son troisième voyage ici. Le désert attire comme un aimant : lui part pour trois jours, seul avec son guide, dans les dunes du Sud.
De mon côté, France Culture dans la Kia Picanto, j’entame près de trois heures de route pour sortir des sables et rejoindre la nationale 9.
Le Maroc des grands travaux
La route marocaine est un manuel de géopolitique à ciel ouvert. Partout, les infrastructures surgissent, massives, flambant neuves, bâties avec d’énormes engins dernier cri. Des routes larges, goudronnées, bordées de panneaux solaires et électriques. À mesure que je roule, je me demande : à quoi ressemblait la France des grands travaux ? Pas tout à fait ça, sans doute.
Dans cette zone qu’on imagine reculée, tout semble se moderniser. L’eau chaude, parfois même avec pression, de bons hôtels, des routes qui ouvrent l’avenir. Pourtant, la sécheresse avance, l’inégalité persiste, et la fracture Nord-Sud reste écrasante. Mais je parie que les choses changent, lentement, sûrement.
Apparition d’une forteresse
Vers midi, une silhouette surgit : Tamlougalt, gigantesque kasbah posée dans le désert comme un mirage de pierres. À la manière d’un voyageur médiéval, je franchis trois portes monumentales. Un parking improvisé, une altercation à la Astérix entre deux rabatteurs, et me voilà propulsé dans ce décor hors du temps.
Chez Hassan, palais des ténèbres
Guidé par un nain armé d’un briquet, j’entre dans un dédale obscur. Peu à peu, des lampes vacillantes dévoilent salons, couloirs, escaliers. Un palais labyrinthique où chaque pièce semble prête à accueillir une caravane de commerçants.
« Ceci est ta maison », me dit-on. Les Marocains savent offrir ce sentiment d’hospitalité immédiate. Je choisis une chambre sur le toit : vue splendide, promesse d’une nuit digne des contes.
Couscous, cousins et dédales
Impossible de demander « quelque chose de petit » sans déclencher un menu complet. Me voilà avec une tajine, un « cousin » au service, un autre à la visite guidée, et encore un autre qui se présente comme propriétaire. À Tamlougalt, tout le monde est cousin, tout le monde a une histoire.
La kasbah elle-même en raconte mille : jadis oasis prospère, elle abritait caravansérail, souk, mosquées, synagogue, tribunaux. Des milliers d’âmes, il y a encore un siècle. Aujourd’hui, vingt habitants et un voyageur : moi.
Hollywood au désert
Depuis le tournage de Babel, Tamlougalt attire le cinéma. Prince of Persia, Aladdin, et bientôt Zendaya. Pourtant, les retombées locales restent maigres : les bénéfices repartent à Marrakech, le tourisme file ailleurs. Reste la beauté brute d’un décor en ruines, qui fascine autant les investisseurs étrangers que les rêveurs de passage.
Jawad et la cascade introuvable
Mon guide improvisé, Jawad, m’embarque pour visiter, raconter, montrer. Sa verve est inépuisable, son hospitalité réelle, son insistance… épuisante. La balade finit par un détour « de 7 km » qui en fait quinze, deux arrêts chez des cousins, et un coup de fil fantôme pour des robinets d’association.
Je m’y attendais : je n’avais pris que 100 dirhams. Transaction close. Je lui dis stop, et je rentre savourer la quiétude de la kasbah.
Mille et une nuits fissurées
Le soir tombe sur Tamlougalt. La forteresse s’effrite, mais reste debout, puissante, théâtrale. Une nuit ici, c’est dormir dans un décor de cinéma, sentir l’écho des caravanes disparues et des promesses brisées. C’est accepter l’ambiguïté d’un lieu magnifique mais complexe, où l’histoire se confond avec les récits des cousins.
Une nuit parmi les mille et une nuits.