Nuit glaciale, matin fragile
La nuit a été hachée, mal de tête et froid mêlés en une insomnie têtue. À l’aube, mon seul désir est simple : chaleur et repos. J’ose demander si l’on peut avancer l’heure du petit-déjeuner. Refus. Tant pis.
Alors, à huit heures moins le quart, je pars dans mes dunes, le sable encore frais sous mes pas. Un dromadaire isolé, bientôt rejoint par son chamelier, traverse mon chemin. Le silence est pur, la marche hypnotique. Je dévale une dune, j’en gravis une autre. Le désert a ce pouvoir : faire oublier tout le reste.
Younes, paroles de sable
À neuf heures, je reprends place devant mon petit-déjeuner, esquivant les regards froids du groupe. Puis Younes m’entraîne en 4×4. Route splendide, conversation profonde. Il parle des dromadaires, de la culture touareg, de l’appel du désert. Puis il évoque Noureddine, d’une voix ferme :
« Ici, il y a ceux qui aiment le désert… et ceux qui veulent en faire de l’argent. Lui, c’est une honte. Il appelle ça un festival, mais il n’est ni nomade, ni berbère. »
Younes me serre la main : « Tu es mon ami. Donne ce que tu veux. Mais méfie-toi de lui. » Déjà, dans l’air sec du désert, s’installe une menace.
Dhar Mhamid, halte en quête de chaleur
Vers dix heures, je trouve refuge au Dhar Mhamid, une guesthouse modeste, en travaux, mais avec promesse de douche chaude et de prises électriques. Dans les rues, des enfants partout : rieurs, curieux, un peu chapardeurs. Une bande dessinée vivante, tendre et rusée.
À midi, je tente une pizza. Mauvaise idée culinaire, mais belle rencontre : Roselyne, Française installée depuis trois ans, bavarde et passionnée. Elle relativise tout, du budget de la culture en France aux projets de Noureddine. « J’aimerais bien avoir mon logo sur son affiche ! » dit-elle, ravie. Une autre vision, un autre désert.
Le vieux Mhamid et les fantômes de Tombouctou
Sous un soleil brûlant, j’explore la vieille kasbah, cité labyrinthique de ruelles vides et de maisons écroulées. Jadis, Mhamid était le point de départ — ou l’aboutissement — d’une route mythique : 52 jours de marche et de dromadaires jusqu’à Tombouctou. J’imagine les caravanes, les sacs d’or, l’opulence des marchands. Aujourd’hui, ce ne sont plus que murs lézardés, silence et enfants quémandant dirhams et bouteilles d’eau.
Je finis chez Ibrahim, guide recommandé par Roselyne. Encore du thé à la menthe, encore un contact, encore la promesse d’un désert à découvrir autrement. Les numéros s’échangent, comme toujours.
Noureddine, théâtre de sable
L’après-midi s’étire. Doliprane pour calmer la migraine, attente d’un appel qui ne vient pas. Puis brusquement, un message de Noureddine : « Je crois que ça ne se fera pas. Tu veux tes règles, pas les miennes. » Le ton est cassant, la discussion tourne à l’aigre. Vexation, rendez-vous manqués, reproches implicites. Trop compliqué. Je me dis que j’en ai assez. Mais à dix-huit heures, il m’ordonne presque : « Rejoins-moi au bout du village. »
Un 4×4 noir m’attend. Noureddine, en costume traditionnel, œil dur, me lance un « Suis-moi ». Je tremble un peu pour ma Kia Picanto dans le sable. Je le suis. La piste s’enfonce vers l’infini. À un sommet, il me dit : « Sors la caméra. » Le soleil tombe, la pression monte.
Je filme. Son discours est construit, brillant même. Beau parleur ou prophète ? Je ne sais pas. Il cite ses contacts parisiens, ses critiques, ses ambitions. Quand la lumière disparaît, j’ai mon interview. Une mission accomplie. Mais je reste épuisé, agacé.
Pâtes ratées et leçons finales
La nuit s’installe. Je retrouve Roselyne et ses pâtes réconfortantes de simplicité. J’appelle Diane, le réseau coupe, conversation chaotique. Dans ma chambre glaciale, j’empile quatre couettes et tente de lire. Sur mon téléphone, un message de Noureddine : une photo d’un livre, Le chemin le moins fréquenté de Scott Peck. « J’aime beaucoup ce livre », ajoute-t-il.
Dernière leçon ? Dernière manœuvre ? Qu’importe. Je ferme les yeux, le mal de tête pulse encore. Dans ce désert, chaque rencontre est une énigme, chaque journée un roman.