Après la traversée minérale des salars et des hauts plateaux, on quitte La Paz à l’aube du 5 novembre. Cap sur Copacabana, puis l’Isla del Sol, au cœur du lac Titicaca. À 3 812 mètres d’altitude, c’est la plus haute étendue navigable commerciale du monde. Deux jours d’immersion entre mythes fondateurs, villages aymaras et lumières crues de l’Altiplano, avant de basculer vers le Pérou.

L’Altiplano dans les premières lumières

5h46. Le bus Bolivia Hop nous cueille dans la brume froide de La Paz. On traverse El Alto, cette ville-champignon aymara, bouillonnante et rebelle, avant de filer droit sur l’Altiplano. Dehors, le paysage défile comme une vieille diapositive kodachrome : femmes en polleras (jupes superposées) guidant leurs troupeaux, champs de quinoa ocre, et en toile de fond, les 6 000 mètres de la Cordillère Royale.
Frères de sel et d’eau
L’un est le souvenir de l’eau, l’autre la mémoire du sel. Uyuni et Titicaca sont les frères séparés d’un même océan préhistorique, le lac Tauca, qui recouvrait l’Altiplano il y a 15 000 ans. En s’asséchant, l’un est devenu un miroir de sel cristallin, l’autre a conservé l’humidité et un microclimat unique, protégé par les sommets glacés de la Cordillera Real.

Le Titicaca n’est pas qu’une curiosité géographique, c’est un palimpseste civilisationnel. Bien avant les Incas, la civilisation de Tiwanaku vénérait déjà ces eaux. Les archéologues y ont découvert, près de l’Isla Khoa, un temple immergé et 22 coffres cérémoniels contenant des lamas en argent et des brûle-encens. La mythologie andine y situe l’origine du monde : c’est des eaux du lac que Viracocha, le dieu créateur, aurait fait surgir le soleil, la lune et les étoiles. Voir l’aube ici, c’est assister à la répétition quotidienne de la Genèse andine.

Le détroit de Tiquina : Le ballet des barges
Sur la route, un obstacle : le détroit de Tiquina, qui sépare les deux parties du lac (le lac majeur Chucuito et le lac mineur Wiñaymarka). Il n’y a pas de pont. La traversée est un instant de surréalisme pur : 👉 Les bus montent sur des barges en bois qui semblent dater d’un autre siècle. 👉 Les passagers traversent sur de petites lanchas à moteur.

C’est un ballet approximatif, un peu angoissant mais fascinant, où le transport moderne se soumet aux caprices du lac.

Copacabana : La sainte et les déchets
Arrivée à Copacabana (la Bolivienne, l’originale qui a donné son nom à la plage de Rio). Ici, le syncrétisme est roi. La Vierge de Copacabana est vénérée autant que la Pachamama.

On grimpe au calvaire à 4 100 m. La vue sur la baie est impériale, mais le sol raconte une autre histoire : des milliers de tessons de bouteilles et de déchets jonchent le chemin. Les fêtes de la Toussaint viennent de passer. Ici, on bénit les voitures à la bière. La spiritualité andine est festive, chaotique et laisse des traces. C’est la face sombre du tourisme de pèlerinage.

Cap sur l’Isla del Sol
Vers 12h30, après une truite grillée (la trucha est une espèce introduite, mais devenue la base de l’économie locale), on embarque pour l’Isla del Sol.

Terre sacrée, sans voiture, peuplée par environ 1 300 âmes réparties en trois communautés : Yumani (sud), Challa (centre) et Challapampa (nord).
On s’installe à l’Illimani Lodge. Probablement notre plus belle chambre du voyage : une baie vitrée panoramique plongeant dans le bleu métallique du lac 🛏️. Le soir, le soleil s’éteint dans une lueur « rose-mangue ». Le silence est absolu, seulement troublé par le vent dans les eucalyptus.
Nuit blanche à 4 000 m : Le retour du Soroche
Je pensais être acclimaté. Erreur. L’altitude est sournoise. Vers minuit, le Soroche (mal des montagnes) me rattrape : vertiges, sensation d’étau crânien, micro-hallucinations. Le corps lutte pour capter l’oxygène raréfié. Remède de fortune : deux oreillers pour surélever la tête, un litre d’eau, et l’attente. C’est le prix à payer pour dormir sur le toit du monde.
L’aube de Viracocha
5h50. La récompense. Le soleil ne se lève pas, il jaillit. L’astre émerge de derrière les pics enneigés de l’Illampu et de l’Ancohuma (6 400 m). La baie vitrée s’inonde d’or. À cet instant précis, le mythe inca devient réalité physique : on comprend pourquoi ils croyaient que le Soleil était né ici. C’est une évidence géographique autant que mystique 🌅.

Randonnée Nord-Sud : Sur un sentier de discorde
Après le petit-déjeuner, on s’attaque à la traversée de l’île (environ 16 km). Ce sentier a une histoire politique récente. Pendant 5 ans (de 2017 à 2022), un conflit violent entre les communautés du Nord (Challapampa) et du Sud (Yumani) au sujet des revenus du tourisme a bloqué l’accès.

Des barrières avaient été érigées, des bateaux bloqués. Aujourd’hui, le chemin est rouvert, mais la paix reste fragile. Les communautés vivent côte à côte, mais séparément.

Nous marchons seuls sur les crêtes. Le paysage est biblique :
- Moutons broutant au milieu des ruines pré-incas,
- Terrasses de culture (andenes) sculptant la montagne,
- L’eau bleue qui entoure tout, donnant l’illusion d’une île en Méditerranée… l’oxygène en moins.

On traverse des villages fantômes, figés dans le temps, où les Aymaras nous observent avec une distance polie. Ici, on ne se jette pas sur le touriste ; on le tolère.

Adieu Bolivie, Hola Perú
14h15. Retour à la civilisation. Bateau, bus, frontière.

Le passage à Kasani marque la transition. On quitte la Bolivie, brute, authentique, parfois dure, pour le Pérou, plus structuré, plus touristique.

À Puno, le dîner est électrique : les débats politiques fusent aux tables voisines. Le Pérou est en ébullition. À 22h30, on monte dans le bus de nuit. Prochaine étape : Cusco, le nombril du monde.





















