Ma paupière droite bat douloureusement, comme marquée par un hématome. Le manque de sommeil est devenu une souffrance physique. Depuis vingt-quatre heures, nous partageons l’attente avec près de quatre-vingts compagnons d’infortune coincés entre Nairobi et Antananarivo. Les silhouettes se révèlent peu à peu : une New-Yorkaise retraitée, douce et empathique, partie revoir son père après trente ans d’absence ; derrière nous, un couple de Japonais imperturbables, tongs et crocs aux pieds ; un couple « Décathlon » de trentenaires avec deux enfants ; un homme seul, silhouette de médecin humanitaire, distillant des soupçons sur la compagnie ; une mère malgache et sa fille de dix-huit ans, veillant farouchement à ne pas se laisser doubler dans la cohue ; une quadragénaire « attendue sur scène hier soir »… et un Indien au regard de braise, chevelure en bataille, qui appelle à la résistance passive.
Le tableau des naufragés de Kenya Airways n’est pas celui de la Méduse, mais il a sa grandeur. Une vingtaine d’Indiens, une vingtaine de Français, autant de Malgaches, et une poignée d’Américains, de Japonais, de voyageurs divers. Douze heures de retard devenues vingt-quatre. Des inconnus resserrés les uns contre les autres, cherchant ensemble un hôtel improbable, se relayant dans des files interminables pour remplir des formulaires absurdes. La détresse, partagée, devient presque fraternité.
Dans ce huis clos de transit, un Malgache élégant d’une soixantaine d’années, costume impeccable, s’adresse à nous. Diane lui confie qu’elle a connu l’île il y a quinze ans. Il sourit tristement :
« Vous verrez, ça a changé, et pas en bien. Dans les années 70, la route de Tana à chez moi prenait quatre heures. Il y a quinze ans, huit. Aujourd’hui, cela peut durer quinze heures. Nos routes sont impraticables. Rien n’avance. »
Lundi 22 avril, 5h30 du matin. Troisième file d’attente, après celle de 11h30 la veille, puis celle de 23h. Les yeux brûlants, l’esprit engourdi. Mais cette fois, une hôtesse nous tend de nouvelles cartes d’embarquement et nous fait signe. Plus résignés que révoltés, nous ne ressentons plus que du soulagement : dans trois heures et demie, Madagascar sera devant nous.