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Sagada, la ville au-dessus des nuages

Mardi 9 mai 2023 – 4h10 du matin.

Le réveil sonne bien avant l’aube. Le bus part à cinq heures, direction Sagada. Trois heures de route de montagne pour trente kilomètres à vol d’oiseau : la Cordillère ne se laisse pas traverser facilement. À l’arrêt, quelques voyageurs comme nous, jeunes backpackers venus d’Angleterre, de Suisse, d’Australie. La nuit se défait dans un brouillard dense. Les ravins se creusent, les rizières défilent sous les phares, la route monte, redescend, serpente à l’infini. On passe de 1 600 à 1 900 mètres, et soudain la magie opère : le van s’élève au-dessus des nuages, le soleil perce la brume, et le paysage bascule. Les tropiques disparaissent, une forêt de pins surgit. Vers 7h30, Sagada apparaît, ville suspendue au-dessus des nuages.

Sagada, c’est aussi le pays du café. Introduit aux Philippines dès le XVIIIᵉ siècle, il a propulsé le pays au XXᵉ siècle parmi les plus grands producteurs mondiaux. Ici, l’altitude et la richesse des sols façonnent des saveurs uniques. À Banaue, le robusta : corsé, boisé, presque brûlé. À Sagada, l’arabica : un « single origin » doux, aux arômes de chocolat et de noisette. Dans la vapeur du matin, une tasse suffit à sentir tout un terroir.

On marche jusqu’à Echo Valley. La vallée porte bien son nom : chaque cri se répercute sur les falaises calcaires, les renvoyant en échos multiples. Là se dresse ce qui fait la réputation de Sagada : les cercueils suspendus. Depuis deux millénaires, les habitants perpétuent ce rituel funéraire singulier. Chacun fabrique son cercueil de son vivant, réduit à un mètre par souci d’économie et de tradition. À la mort, le corps, embaumé et fumigé aux herbes, est replié en position fœtale. Puis des jeunes du village, « grimpeurs de rochers », hissent le cercueil à la falaise, l’accrochent à des pieux et le suspendent au-dessus du vide. Presque unique au monde, cette coutume intrigue encore : rapprochement avec le ciel, protection contre les animaux, mémoire d’anciennes peurs. Dans une grotte, d’anciens cercueils de pierre rappellent que le rite a connu des variantes. Plus haut, le cimetière chrétien témoigne du basculement moderne : selon les habitants, le dernier cercueil suspendu daterait de 2017.

La montagne, ce jour-là, m’accueille dans un état étrange. Fièvre, souffle court, vertiges. L’électricité est coupée dans tout le village, on attend sans inquiétude apparente que « ça revienne aujourd’hui ». Mais en moi, quelque chose vacille. La nuit, à travers la fenêtre, une falaise porte son sarcophage. Dans la pénombre, il semble me regarder. Je m’assoupis, et tout s’embrouille. Diane me parle à gauche, Diane me parle au loin. Je lui réponds, mais elle dort. Une voix sourde m’appelle : « Maxime, viens avec moi. » La momie, suspendue dans la vallée, se met à murmurer. Je me réveille en sueur, étouffant. Sagada, soudain, devient frontière entre la vie et la mort.

Un van me conduit à l’hôpital local. La ville est déserte, l’hôpital aussi. Un médecin surgit dans le silence. Il m’ausculte avec douceur, me soulage les bronches avec une ventoline puissante. « Ce n’est qu’une bronchite », dit-il. Rien qu’une bronchite, mais dans ces montagnes isolées, cela prend la dimension d’un passage.

Les jours suivants, Sagada continue de se déployer comme un rêve fiévreux : grottes profondes où l’on s’engouffre avec une lampe hésitante, ossements qui surgissent de la roche, couloirs étroits où le souffle manque. Guides philippins souriants qui répètent que « c’est facile », alors que chaque pas flirte avec le vide. Puis, au sommet d’une crête, la mer de nuages. À l’instant où le soleil jaillit, la montagne s’embrase. Je lance un timelapse, un drone : images irréelles, mer tropicale de coton déchirée par les cimes.

Pendant trois jours, Sagada aura été une halte enchantée et vaudoue. Entre petits cafés, forêts bruissantes, rituels funéraires et visions de fièvre, j’aurai rarement eu l’impression d’être si loin de la vie — et si proche d’autre chose

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