Date : Samedi 10 mai 2025 | Lieu : De Yunomine Onsen à Koguchi (Kumano Kodo)
01. Le Réveil à Yunomine : Petit-déjeuner Communautaire
7h00. Réveil à l’auberge J-Hoppers. Le petit-déjeuner se prend dans la cuisine commune. On peut acheter des choses à l’unité (pain, œufs, café), c’est pratique et convivial, mais l’ambiance est résolument occidentale. Ici, on croise des Américains, des Australiens… C’est un microcosme de randonneurs internationaux, un peu en décalage avec la ruralité japonaise profonde qui nous entoure. L’accueil est efficace, sans le charme suranné des Ryokans traditionnels, mais cela fait l’affaire.
02. Logistique de Pèlerin : Bus et Bento
Il pleut légèrement ce matin. Nous décidons de prendre un petit bus local (Ryujin Bus) pour nous avancer un peu et rejoindre le sentier officiel sans refaire le chemin de la veille. Nous faisons halte dans une petite épicerie de campagne près de la rivière Kumano.
Le Kit de Survie du Pèlerin : Sur le Kumano Kodo, les restaurants sont rares (voire inexistants sur certaines sections). Le Bento (boîte repas) est vital. Nous achetons des mandarines locales (la région de Wakayama est célèbre pour ses agrumes, notamment les Mikan), du riz, et de quoi tenir la journée.
8h34. Nous sommes sur le sentier, à l’attaque de la section Kogumotori-goe. L’étape du jour nous mènera jusqu’à Koguchi.
- Distance : Environ 13 km.
- Durée : 4 à 5 heures de marche.
- Profil : Des montées et des descentes à travers la forêt, avec un dénivelé positif d’environ 670 mètres.
03. Le Pays des Fougères et des Bornes
La pluie s’est calmée, laissant place à une brume photogénique. Le paysage change subtilement. À Yakushima, la mousse régnait en maître. Ici, nous sommes au royaume des fougères (Shida). Elles tapissent le sous-bois sous les hauts cèdres, créant un océan vert tendre, tirant parfois sur le jaune. Le chemin est rythmé par des bornes numérotées tous les 500 mètres. Pratique pour se repérer, mais aussi pour la sécurité (en cas de pépin, on donne le numéro au 119). Nous passons près de la borne 44, surmontée de petits tas de pierres.
Les Cairns de Prière : Ces empilements (Tsumi-ishi) sont des prières laissées par les passants. Chaque pierre déposée est un vœu ou une pensée pour un défunt.

04. Jizo et la Peur du Grand Séisme
Nous marchons d’autel en autel. Ici, le Shintoïsme (culte de la nature) et le Bouddhisme (culte des ancêtres et de l’éveil) cohabitent harmonieusement. Nous croisons des statues de Jizo (Jizo Bosatsu). C’est le bodhisattva protecteur des voyageurs et des enfants. Souvent coiffé d’un bonnet rouge tricoté par les locaux, il veille sur nous. L’un d’eux, le Saino-Kawara Jizo, rappelle la légende des limbes où les enfants empilent des pierres pour aider leurs parents.
Une pensée m’effleure : nous sommes dans la préfecture de Wakayama, juste au-dessus de la fosse de Nankai.
L’Ombre du « Big One » : La région vit avec la menace du méga-séisme du Nankai Trough (prévu « dans les 30 ans » avec une probabilité de 70-80%). En pleine forêt, sous ces arbres immenses, la perspective est vertigineuse. Mais les Japonais vivent avec ce fatalisme serein, et les chemins d’évacuation sont souvent indiqués, même ici.
05. La Maison de Thé Fantôme et le Déjeuner
Nous passons les ruines d’une ancienne maison de thé, Matsuhata-jaya. Autrefois, le sentier grouillait de vie impériale et commerçante. Aujourd’hui, la nature reprend ses droits, donnant au lieu une atmosphère de film de Kurosawa (Rashomon n’est pas loin). 11h48. Nous trouvons un abri pour déjeuner. Au menu : Riz, omelette, saucisse, gingembre rouge, et une tranche de Naruto (pâté de poisson blanc avec une spirale rose). Simple, diététique, et parfait pour repartir.
06. Arrivée à Koguchi : L’Ancienne École
13h47. Nous arrivons à Koguchi, un minuscule hameau niché dans un méandre de la rivière Akagi. Nous faisons une pause au Shizen-no-Ie (Koguchi Natural House). C’est une ancienne école reconvertie en auberge. L’endroit est charmant, décoré de carpes géantes (probablement pour la Fête des Garçons du 5 mai) et de photos d’un homme mystérieux (peut-être un dignitaire local ou impérial venu visiter le site ?). L’ambiance est jeune, un petit café sert du Matcha et du café indonésien. Je m’offre un T-shirt souvenir du Kumano Kodo. C’est l’un des rares points de chute ici, et il est souvent complet des mois à l’avance. C’est le paradoxe de ce chemin : on s’attend à la foule de Compostelle, mais le goulot d’étranglement du logement (seulement 3 ou 4 options à Koguchi) limite drastiquement le nombre de pèlerins. Le sentier reste donc sauvage et désert.
07. Le Bus Suisse et la Guesthouse Solaire
16h08. Nous attendons le bus pour rejoindre notre logement, situé un peu plus loin. Il arrive à la seconde près. Quand nous disons aux locaux que chez nous, 5 minutes de retard est « normal », ils nous regardent avec des yeux ronds. Au Japon, l’heure c’est l’heure. Une minute de retard est un incident.
Nous descendons à l’arrêt pour rejoindre Ikkyu Guesthouse. C’est une grande maison isolée, fonctionnant à l’énergie solaire. Les avis sur Internet sont mitigés (rustique, isolé), mais l’endroit a du caractère. Nous sommes au bout du monde. Il y a même un héliport pas loin, signe de l’isolement en cas d’urgence. Nous avons fait nos courses à l’épicerie de Koguchi avant de venir : ce soir, c’est cuisine « système D ». Sardines, pâtes réchauffées, œufs durs (ceux cuits la veille dans l’onsen !), bière Kirin. À 18h00, nous dînons. Dehors, la nuit tombe sur la campagne japonaise. Nous avons 18,5 km dans les jambes aujourd’hui. Le silence est total.
Demain, c’est le grand final : l’étape réputée la plus dure, le Ogumotori-goe, qui nous mènera jusqu’à la cascade sacrée de Nachi.
🏛️Wakayama, la Terre Spirituelle
Nous sommes dans la Préfecture de Wakayama (environ 900 000 habitants).
- Préfecture vs Département : Le Japon compte 47 préfectures (Todofuken). Elles sont plus grandes et plus autonomes que nos départements français (plutôt comparables à nos régions).
- Le Préfet Élu : Contrairement à la France où le préfet est nommé par l’État, ici le gouverneur de la préfecture est élu au suffrage universel direct, tout comme l’assemblée locale. Ils gèrent la police, l’éducation, et les infrastructures avec un budget conséquent.
🎋 Le Vert des Fougères
Pourquoi tant de fougères ici ? Le climat de la péninsule de Kii est subtropical humide. La canopée dense des plantations de cèdres (pour le bois de construction) filtre la lumière, créant un sous-bois ombragé et humide idéal pour les fougères (Urajiro notamment). Attention aux sangsues (Yamabiru) par temps de pluie, bien que moins fréquentes ici qu’ailleurs au printemps.
