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Danse avec les requins

Samedi 31 décembre 2022

Plonger n’est pas sans risque. Avec 15 à 20 kilos de matériel sur le dos, un plongeur (tel que moi) ayant passé l’Open Water de PADI peut descendre jusqu’à 18 mètres de profondeurs, l’équivalent d’un immeuble de 6 étages. En profondeur, l’azote inspiré dans l’air de la bouteille subit la pression et se dilue dans le sang. À mesure que le plongeur remonte, l’azote reprend une forme gazeuse et doit donc être éliminé par les poumons. Si la remontée est trop rapide les petites bulles de gaz peuvent rester dans le cœur ou le cerveau, entraînant des effets allant de la simple boursouflure à la mort. En France, chaque année, on recense environ 200 accidents. Il est donc essentiel pour le plongeur de maîtriser plusieurs paramètres clé pour éviter l’accident : flottabilité (qui permet de rester à l’horizontale sous l’eau), calme (pour éviter la panique et l’envie de remonter alors qu’on est obligé de ne pas le faire) et un certain nombre de protocoles de sécurité permettant de bien nager, récupérer de l’oxygène en cas d’accident. La certification Open Water de PADI vise à rendre le plongeur indépendant en lui apprenant les règles et les techniques lui assurant de l’autonomie, même si, règle numéro 1, on ne plonge jamais seul.

En ce 31 décembre 2022, après une petite nuit, nous embarquons à 6h30 dans un pick up du club de plongée « GoDive », une référence à Ko Lanta. En raison de la date, j’avais effectué la réservation il y a déjà un petit moment. Les profondeurs de la Thaïlande sont parmi les plus réputées, en particulier dans ce secteur. Après la route jusqu’au port et le test du matériel nous embarquons sur un « big boat » (comprendre avec 8 instructeurs de plongées et une vingtaine de participants) pour rejoindre le récif de Ko Bida situé à environ 2 heures de mer juste à côté de la célèbre île de Ko Phi Phi, dont le film La Plage (Danny Boyle, 2000) a fait sa renommée et son malheur.

Pendant la traversée nous prenons un petit déjeuner avec fruits et Nescafé. Diane se prépare au snorkelling (elle ne dispose pas de l’Open Water et n’est pas intéressée par un baptême) alors que je suis une formation dite « PADI refresh » qui vise à rappeler les règles fondamentales. Nous sommes un petit groupe de 3 formé par moi, un expatrié anglais vivant à Shanghai (plus de 90 plongées à son actif) et sa femme Chinoise (débutante). Avec seulement 5 plongées loisir à mon actif, je suis encore un débutant dans ce sport, surtout que cela fait presque deux ans que je n’ai pas plongé.

L’arrivée à Ko Phi Phi et Ko Bida est l’occasion de s’émerveiller du paysage karstique des îles, toutes en falaises et en jungle, entourées d’eau transparente et d’une faune sous marine grouillante. Nous plongeons dans les premiers pour faire des exercices de plongée dans le cadre du « refresh ». En parallèle, Diane reste proche de la surface dans une zone qui fourmille de requins qu’elle a la chance d’admirer de près.

De mon côté, la plongée vire rapidement à l’expérience mitigée. D’un côté, le sublime de la plongée en elle même, les coraux spectaculaires, les gorgones, les murènes et les bancs de poisons tout droit sortis d’un monde de nemo ; de l’autre, une éternelle difficulté à « équilibrer ». Lorsqu’on plonge on doit « équilibrer » la pression en se bouchant le nez et en soufflant fort, de manière à ce que l’air qui arrive dans nos poumons circule efficacement et ne pas souffrir. Dans le cas inverse, on a extrêmement mal aux oreilles et cela peut causer des incidents irréversibles. J’ai consulté un ORL avant mon départ, suivi un traitement pour réduire une inflammation légère mais persistante de la trompe d’Eustache (qui conduit à ce déséquilibre) et je me satisfait d’une certaine amélioration de mon état par comparaison aux dernières plongées. Face à moi, Antonio mon instructeur, commence par respecter mon malaise (je l’avais prévenu par anticipation) mais se montre rapidement empressé de me voir descendre, me renvoyant à une configuration que j’avais déjà mal vécu en plongeant en mer rouge il y a dix ans. Je prend néanmoins mon mal en patience et arrive doucement vers 15 mètres de profondeur. Antonio s’agace alors que j’ai du mal à retrouver ma flottabilité, ses réactions impulsives accentuant ma perte de contrôle. S’ensuit une drôle de première plongée entre émerveillement et mise sous tutelle par un Antonio qui finit par me tenir la main et me piéger quelque peu. Sans doute de peur de mes mouvements, il m’interdit de vraiment retrouver mes réflexes et en même temps me fais culpabiliser. Drôle de plongée donc. Après 56 minutes sous l’eau, nous remontons.

La suite de l’aventure ressemble à une sorte de remontrance dans un décor de rêve. Diane vient me voir, émerveillée par la rencontre avec les requins alors que moi, mon requin vient me tirer l’oreille pour faire un point un peu abrupt. Jusque là j’ai eu la chance de plonger avec des instructeurs à l’écoute de mon problème de descente, qui me laissaient le temps de reprendre mes esprits pour retrouver une technique de plongée cohérente. Antonio ne l’entend pas ainsi et me fait un inventaire à la Prevert de tout ce qui ne va pas : flottabilité et palmage. Il me sermonne et va jusqu’à me menacer de ne pas replonger, sans jamais m’écouter ni vraiment me rassurer. L’ambiance est posée. Je retrouve Diane quand le bateau se fige sur un nouveau site. Je dis « déjà ? », Diane me reprend, mi surprise mi amusée par ma réaction, moi qui attendais tellement de plonger.

Déjà.

Déjà, je me rééquipe sous le regard un brin « fais pas de connerie, je t’ai a l’œil » d’Antonio. Pas des plus rassuré, je m’équipe. Pas de bol, j’ai oublié d’ouvrir la bouteille, Antonio laisse échapper un soupir et l’ouvre rapidement. « Allez hop, vas-y mon gars » semble t’il dire. On plonge et à la différence de la première plongée, celle ci n’a pas de pallier, on plonge directement à 18 mètres. Je souffre rapidement. Je fais mon jeu d’équilibrage et je sens qu’Antonio s’impatiente de plus en plus que je ne descende pas assez vite. Je sais qu’avec du temps je descendrai mais après 2 minutes il me menace en me faisant le signe « tu veux remonter ». Tout en étant irrité, malgré la douleur et avec l’envie de plonger, je fais de mon mieux pour poursuivre la descente, Antonio fait mine de comprendre.

Difficilement arrivé en profondeur, j’admire le fond et me met à tester ma flottabilité avec ma respiration (en expirant fort on descend et en inspirant on remonte), je teste mon palmage; je m’améliore même si je ne suis pas encore dedans. Ni une, ni deux, Antonio me prend la main, me plaque et me bloque. Je vais passer les quarante minutes suivantes plus ou moins en otage consentant de l’Espagnol, montant la main si j’approche trop du corail au risque de l’abîmer. Paradoxalement la plongée est magnifique, on y admire des rascasses, des murènes, des vers luisants et des bancs de poissons multicolores mais le cœur est un peu malmené. N’ayant pas une technique de respiration hors pair, après une quarantaine de minutes de plongée, Antonio me livre à un autre instructeur qui remonte pour finir la décompression avec.

De retour sur le bateau, Diane, de nouveau émerveillée par deux nouveaux requins rencontrés arrive tout sourire, je lui explique que pour moi c’était moins évident. On déjeune avec un français, Philippe, ancien professionnel de boxe thaï a l’air juvénile malgré ses 56 ans et on discute ici et là des bons endroits où célébrer le passage à l’an 2023. À la fin du déjeuner, Antonio vient me voir et m’isole au soleil sur le pont supérieur alors que le bateau rentre au bercail. Nouvel épisode de sermons à base de « tout ce qui ne va pas », j’en prends pour mon grade et mes tentatives de discussions se heurtent au mépris de l’instructeur qui finit par me lâcher « t’as eu l’Open Water a Ko Tao, ça doit être ça le problème ils font n’importe quoi ». Quand je me souviens de la qualité de la formation là bas et de la bienveillance m’ayant permis d’acquérir confiance et technique, je me dis qu’on ne tombe pas toujours bien. Le point technique est toujours bienvenu mais l’expérience est mitigée, et je suis plutôt soulagé qu’il n’y ait ni troisième plongée ni jour d’après (le club est fermé le premier janvier – alors qu’on avait initialement prévu de repartir à l’eau).

Dans les derniers milles vers le port, l’équipe tout sourire tend la « tips box ». Un peu amer, je regarde la boîte les yeux dans le vide. Au delà de l’expérience de plongée, il y a tout le reste de l’effervescence, à commencer par la joie de Diane d’avoir vécu une journée réussie et les échanges joyeux avec nos partenaires hétéroclites de la journée : expatrié anglais qui raconte les confinements chinois, l’ambivalent Antonio qui raconte celui de Thaïlande, les étranges russes qui ne se mélangent pas, les Américains exubérants, les familles, les jeunes, les vieux… On est tous maintenant sur le même bateau pour embarquer vers 2023.

Le soir venu, après une heure de route pour retourner à l’hôtel, la fatigue commence à apparaître alors qu’il sonne bientôt 18h et que nous n’avons pas choisi l’endroit du réveillon. Toute l’île parle du Why Not Bar, situé à 5 km de chez nous (mais y aller en scooter de nuit est assez dangereux) alors que toute l’équipe de notre hôtel nous propose un barbecue sur la plage. Finalement nous optons pour l’option « à la maison » dans une ambiance aux petits soins avec poisson du jour grillé, grosses crevettes, friandises locales et fruits à volonté. Face à nous une tablée de deux ou trois familles de Russes s’emploient à préparer le feu d’artifice final. Il nous semble tellement étrange d’entendre parler et de voir trinquer allègrement des Russes sous le crépitement du feu que leurs enfants ont allumé. 3, 2, 1, au bout du monde, 2023 nous rappelle que nous sommes tous sur le même bateau. Les requins nagent sereinement alors que les hommes tremblent parfois.

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