
Nous avons décollé de Paris un soir de semaine, encore lestés par le poids des tournages et des derniers mails envoyés depuis l’agence. Une escale nocturne à Madrid, puis un long vol vers Santa Cruz de la Sierra, dans la touffeur tropicale. Après un second saut de puce, l’avion rase une montagne ocre et se pose enfin sur le tarmac de Sucre, la capitale constitutionnelle de la Bolivie, perchée à 2 790 mètres. C’est notre sas de décompression. Une escale d’acclimatation pour entrer doucement dans cet univers vertical où l’on peut passer, en quelques heures, de l’Amazonie humide aux déserts glacés de l’Altiplano. 🌱➡️🏔️

Sucre : L’Athènes des Amériques
Lorsque l’on sort de l’aéroport, l’air a une densité nouvelle. Chaque respiration demande un effort conscient, une petite note d’altitude légère mais présente. Sucre déploie sa silhouette immaculée dans une vallée baignée de lumière. On l’appelle la Ciudad Blanca, mais aussi la « Ville aux quatre noms » (Charcas, La Plata, Chuquisaca, Sucre), témoin de ses vies successives.

C’est une ville de « vallée », un palier confortable avant l’austérité des sommets. Les colons espagnols ne s’y sont pas trompés en y installant l’Université San Francisco Xavier en 1624 (l’une des plus anciennes des Amériques). C’est ici que l’élite intellectuelle se formait, donnant à la ville son surnom d’Athènes des Amériques. Façades chaulées, patios andalous, silence des cloîtres : Sucre a gardé l’élégance de l’ancien monde, mais avec une âme profondément andine.


La Bolivie : Le vertige des « étages écologiques »

Ce premier jour est une leçon de géographie physique. La Bolivie ne se lit pas horizontalement, mais verticalement. Les anthropologues parlent de « pisos ecológicos » (étages écologiques). Les peuples andins ont appris à maîtriser simultanément :
- La jungle (coca, fruits),
- Les vallées tempérées (maïs),
- Et l’Altiplano (pomme de terre, élevage de lamas).

Sucre est le point d’équilibre. Ici, on entend la douceur du Quechua, langue de l’agriculture et des vallées, parlée par 8 millions de personnes. Plus haut, sur les plateaux froids de Potosí ou La Paz, c’est l’Aymara qui domine : une langue plus gutturale, mathématique, celle des peuples guerriers de l’Altiplano. Et n’oublions pas les Afro-Boliviens des Yungas, descendants d’esclaves, dont la musique (la Saya) rythme encore les carnavals.


Un berceau d’indépendance et de Chirimoya
En flânant sous les arcades, on sent une solennité. En 1809, c’est ici qu’a retenti le « Premier Cri de Liberté » d’Amérique Latine. Bien avant Caracas ou Buenos Aires, les étudiants de Sucre complotaient déjà contre la couronne espagnole.

Pour nous, l’acclimatation passe aussi par l’assiette. À midi, découverte du Chirimoya. Mark Twain l’appelait « le fruit le plus délicieux connu des hommes ». Une chair crémeuse, un goût hybride de poire, banane et fraise. C’est de la douceur pure, parfaite pour apaiser un corps qui cherche son oxygène. 🍐
Route de Sucre à Potosí (31 oct. 2025)
De la blancheur à la terre rouge
- Altitude finale : 4 067 m
- Distance : ~155 km
- Ambiance : Transition minérale
Le lendemain, cap sur Potosí. La route RN5 est un ruban d’asphalte parfait qui serpente à travers l’histoire géologique. On quitte les vallées vertes pour un monde minéral, rouge, violet. Les arbres disparaissent. L’herbe rase (ichu) apparaît. À 3 500 mètres, le souffle devient court. La Bolivie impose son rythme : ici, on ne court pas, on marche ; on ne parle pas fort, on économise son souffle.

Déjeuner improvisé dans le bus : petit gâteau quinoa-banane, myrtilles sauvages et pop-corn. Le « snacking » andin est imbattable. 🍌🫐

Potosí : La montagne qui mange les hommes

L’arrivée à Potosí est un choc esthétique et moral. Dominant la ville, le Cerro Rico (la Montagne Riche) se dresse comme un cône parfait de terre rouge et de débris. Dès 1545, ce stratovolcan éteint a changé la face du monde. Ses veines regorgeaient d’un argent si pur qu’on pouvait, dit-on, le couper à l’épée. Pendant deux siècles, Potosí fut aussi riche et peuplée que Londres ou Paris. C’est l’argent d’ici qui a financé les guerres d’Espagne, construit les palais de l’Europe et alimenté le commerce avec la Chine. L’expression de Cervantes, « Vale un Potosí » (ça vaut un Potosí), est restée.
La Mit’a et le Tío de la Mina
Mais cette richesse a un prix sanglant. Le vice-roi Francisco de Toledo a détourné l’ancien système inca de la Mit’a (corvée collective pour le bien commun) pour en faire une machine de mort. Des millions d’indigènes et d’esclaves africains y ont laissé leur vie, tués par les éboulements ou le mercure.
Aujourd’hui encore, les mineurs descendent dans les entrailles du Cerro Rico. Mais ils n’y prient pas Dieu. Sous terre, le maître, c’est le Tío (l’Oncle). Une figure diabolique, cornue, à qui l’on offre cigarettes, feuilles de coca et alcool pur pour qu’il « donne » le filon et ne « mange » pas le mineur. Potosí est une ville baroque : catholique en surface, païenne et tragique en profondeur. Une illustration brutale de la « malédiction des ressources ».
Notre rencontre physique avec Potosí sera brève, presque fantomatique. Juste une escale de deux heures, le temps de sentir le poids de l’histoire et la morsure du froid à 4 000 mètres, avant de remonter dans le bus. La route reprend vers le sud. Le paysage s’efface dans l’obscurité.

Nous atteignons Uyuni la nuit venue. La ville nous accueille avec un froid mordant et des rues désertes. On file vers notre hébergement, le Nido del Flamingo. C’est un hôtel récent, construit en blocs de sel, un peu excentré mais tenu par des gens d’une gentillesse absolue. Trop fatigués pour sortir affronter le vent, on nous commande à manger directement à l’hôtel. Un repas simple, chaud, rassurant. On se glisse sous les couvertures en pensant que le plus dur est fait.
2h du matin. Le réveil brutal. Tout bascule. Le corps lâche. Nausées violentes, vomissements, tête qui tourne. Le mélange traître de l’altitude et d’une intoxication alimentaire frappe sans prévenir. Dans le noir de cette chambre de sel, entre deux spasmes, une pensée terrifiante m’envahit : la peur panique de « perdre le voyage ». De devoir renoncer alors que le grand désert blanc est juste là, de l’autre côté du mur. La nuit sera longue. Très longue.












































