Le voyage contrarié
Au programme du jour, relier Santiago à São Nicolau. Une île discrète, rurale, réputée hors des sentiers battus. Tout ce qu’il faut pour un voyageur en quête d’authenticité.
Mais voyager n’est pas une science exacte. Ce matin-là, j’apprends que notre bateau prévu à 16h n’arrivera pas dans la nuit à São Nicolau… mais fera d’abord escale à Boa Vista, l’île des resorts. L’arrivée n’est pas prévue avant… le lendemain à 16h. Vingt-quatre heures au lieu de huit. Un coup de sabre dans le bel agenda des traversées soigneusement calées entre hôtels, avions et bateaux. L’aventure commence vraiment.
Errances au port de Praia
Au port, midi passé, le chaos règne. La compagnie Interilhas ne répond pas. Impossible d’échanger le billet pour Fogo, l’île volcan. Impossible non plus d’obtenir une place en avion pour São Nicolau avant plusieurs jours. Finalement, nous découvrons qu’après une longue traversée le bateau atteindra l’île de Sal au petit matin. De là, trois jours plus tard, un vol pourra nous rapprocher de São Vicente, étape suivante de notre itinéraire.
Alors, dans la foule compacte qui se presse vers l’embarquement, nous changeons notre cap. Du rêve de la montagne vers l’appel de la plage. Du marcheur au touriste. Du pas perdu à l’aléa assumé.
La promiscuité des marins
Sur le pont, la nuit venue, je pense aux marins. Leur vie épouse un paradoxe : aimer l’infini et devoir supporter la promiscuité. Le bateau est ce vaisseau paradoxal : ouverture vers le large et enfermement dans une coque. Les astronautes connaissent sans doute la même contradiction. Comme les routiers, comme tous ceux qui vivent entre horizon et cabine. Peut-être est-ce aussi le dilemme du voyageur : aimer le monde mais accepter l’attente, l’immobilité, les contraintes du transport.
Les grains de sable du voyage
Chaque trajet se vend avec ses promesses chiffrées — trois heures de vol, six heures de bateau. Mais la vérité du voyage est faite d’aléas minuscules : retards, reports, malentendus, tempêtes. Ces grains de sable qui bloquent la machinerie des rêves.
Au Cap-Vert, le slogan est clair : « No Stress ». Ici, l’attente est normale, acceptée, presque valorisée. Comme en Inde ou ailleurs, le voyage n’avance jamais au rythme de notre organisation mais à celui des éléments, des hommes, des humeurs du ciel et de la mer.
L’aventure avec un grand A
C’est peut-être là que se niche la véritable aventure. Dans ces moments d’incertitude où l’on ne maîtrise rien, où le temps se dilate. Parce que tout plan peut s’effondrer, il nous faut accueillir l’inconnu comme un cadeau. Après deux heures de retard et quatorze heures de mer, nous posons enfin le pied sur Sal. Fatigués, mais étrangement reconnaissants de cette leçon : voyager, c’est apprendre à attendre.
