Mercredi 5 février 2025
L’une des premières choses qui frappe, lorsqu’on pose un regard d’Occidental sur le Maroc, c’est la place des femmes dans la société : discrète, souvent confinée, encore largement dominée par celle des hommes. Chez Younes, au début de mon périple, il m’avait décrit le ramadan dans son village comme « un super moment pour faire du sport, notamment un tournoi de foot pendant que les femmes restent à la maison préparer les repas ». Ce jour-là, je n’avais encore croisé ni sa sœur ni sa mère, invisibles à l’étage inférieur, affairées à la cuisine, au linge, au ménage.
Sur les routes, un autre détail me saisit : la burqa, qui gagne du terrain. Elle n’est pas majoritaire, certes, mais on la croise un peu partout, effaçant tout visage féminin derrière un voile intégral, parfois accompagné d’une simple paire de lunettes comme seul éclat visible. Chez Aïcha, la maîtresse de maison où je loge, l’histoire prend une nuance plus complexe : femme forte et active, responsable d’une guest house, mais dont le rôle se résume encore, malgré tout, à l’accueil des clients et à la cuisine. Son beau-frère, lui, m’expose sans détour son projet : « emmener sa fille de vingt ans hors de France, lui couper téléphone et amis, pour qu’elle apprenne la vraie vie. » Partout, je croise des hommes qui travaillent, parlent, se montrent, et des femmes qui se taisent, s’effacent, se dissimulent.
Un détail glaçant me rattrape plus tard : en parcourant les avis Google de mon premier logement, je découvre que plusieurs clientes y avaient dénoncé le comportement déplacé du maître de maison envers femmes et adolescentes. La réalité se dévoile par bribes, sans fard. Pourtant, les lignes bougent. En janvier, une nouvelle réforme du droit de la famille a été annoncée, censée redonner un peu de pouvoir aux femmes. Elle devrait entrer en vigueur cette année : lors des héritages, elles toucheront désormais une demi-part – contre rien auparavant – tandis que la garde des enfants, en cas de séparation, ne reviendra plus automatiquement aux hommes. Avancées réelles, mais qui mesurent aussi l’ampleur du chemin restant. Aujourd’hui encore, certains hommes invoquent le Coran pour refuser que la loi impose des tests de paternité, craignant les responsabilités financières qu’ils entraîneraient. Entre progrès timide et traditions tenaces, le Maroc marche sur un fil.
Le petit déjeuner, heureusement, efface ces pensées sombres : crêpes fines nappées de miel, galettes dorées, festin sucré-salé qui me cale pour la route. Direction Mhamid. Sur les conseils du beau-frère et d’un restaurateur, je choisis « la route des petits villages », soi-disant mieux goudronnée, sans camions, plus belle. Promesse séduisante… mais trompeuse. Très vite, la voie se rétrécit, des poids lourds surgissent en sens inverse, frôlant mon pare-chocs et menaçant de me pousser dans le fossé. Les lacets de montagne deviennent une piste fracassée par d’énormes engins de chantier. Je roule à moins de vingt kilomètres-heure, balloté dans les cailloux, jusqu’à ce que je prenne une décision douloureuse : faire demi-tour. Trente minutes perdues, mais un rendez-vous m’attend à 14 h, je ne peux pas jouer davantage.
La suite, paradoxalement, se déroule sans accroc, et je souris en repensant à ces conseils mal inspirés. « Tu verras, yaura moins de monde »… sauf que sur la route principale, il n’y avait déjà personne. À l’approche de Mhamid, le décor change : la végétation se retire, les montagnes s’aplatissent, le sable commence à lécher le bitume. Je dépasse des caravanes modernes : rangées de camping-cars alignés, conduits par des retraités européens heureux de passer leurs nuits dans des cabines de plastique, garés sur des parkings, plutôt que de goûter à l’hospitalité locale.
À 13 h 59, pile à l’heure, j’arrive au point GPS donné par le nomade qui doit m’emmener plus loin. Il m’attend. Je gare ma voiture et grimpe dans son 4×4 Toyota. « Pas besoin de ceinture », me lance-t-il. Je lui raconte en deux mots que, pour moi, c’est essentiel. Il acquiesce, me concède un « la santé d’abord », mais ne boucle pas la sienne pour autant. Moi si.
Alors commence une scène digne de cinéma. Retour vers le futur me vient en tête : « Là où on va, on n’a pas besoin de route. » L’accélérateur enfoncé, le Toyota bondit dans les dunes, trace son sillage sur le sable. Devant moi s’étend à l’infini ce que je peux enfin appeler, sans réserve : le Sahara.
