Carnet de Voyage : Canaries, Jour 1 — 29 Décembre 2025
Paris-Charles de Gaulle. 12h46.
Le tarmac scintille sous une lumière trompeuse. Derrière le hublot de l’Airbus, le ciel affiche un bleu insolent, mais le thermomètre ne ment pas : Paris grelotte par -2°C. Nous observons, emmitouflés dans nos polaires, le ballet des pistes. L’avion, retardé par l’effervescence des grands départs, finit par accueillir sa cargaison de passagers. L’ambiance à bord trahit la période : une cabine pleine, vibrante des cris d’enfants et de l’excitation des familles en quête de lumière pour clore l’année 2025.
À 13h32, nous quittons la grisaille pour une diagonale atlantique.
La Ligne de Fuite
Le voyage vers les Canaries dessine une géographie fascinante vue du ciel. Nous longeons la façade Ouest de la France, saluons Nantes, avant de traverser le Golfe de Gascogne. L’Espagne surgit sous nos ailes à Oviedo, puis le Portugal se déroule, de Vila Real à Lisbonne, avant le grand saut au-dessus de l’océan. Au large du Maroc et de Madère, l’Europe s’efface pour laisser place à l’immensité bleue.
ENCADRÉ : POURQUOI LES CANARIES ?
À moins de quatre heures et demie de vol de Paris, l’archipel offre une équation rare : l’exotisme subtropical dans un cadre européen sécurisant. Historiquement prisées par les Britanniques et les Allemands, ces îles attirent désormais une foule cosmopolite en quête de « l’hiver au chaud ». Surnommées les « Îles Fortunées » dans l’Antiquité, elles jouissent d’un climat tempéré par les alizés et le courant froid des Canaries, garantissant des températures douces toute l’année.Le Phare de l’Atlantique
L’approche de Tenerife offre un spectacle géologique saisissant. Soudain, il domine tout : le Teide.
Du haut de ses 3 715 mètres, le toit de l’Espagne perce la mer de nuages. En ce mois de décembre, son sommet enneigé évoque la silhouette sacrée du Mont Fuji. Plus qu’une montagne, le volcan agit comme un phare minéral, une ancre au centre de l’archipel.
L’avion entame une large boucle au-dessus des salines et de la côte sud. Le contraste frappe la rétine : la beauté brute des cônes volcaniques et des ravines arides jouxte l’urbanisme dense de Los Cristianos. Ici, la nature sauvage et l’industrie touristique se livrent un combat silencieux.
Métamorphose à 20 Degrés
16h32, heure locale. L’atterrissage marque une rupture physique. En franchissant les portes de l’aéroport, une bouffée d’air à 20°C nous enveloppe. Le rituel s’accomplit instantanément sur le trottoir : les valises s’ouvrent, les doudounes disparaissent, remplacées par les t-shirts et les lunettes de soleil. Les corps se relâchent.
C’est ma troisième incursion ici, après une exploration en 2017 et un hiver marquant en 2020 sur Lanzarote et Fuerteventura. Chaque île possède son âme. Lanzarote la noire, sculptée par César Manrique ; Fuerteventura, désert posé sur l’eau ; et Tenerife, continent miniature où la forêt tropicale côtoie le désert. Mais cette fois, Tenerife constitue une simple étape. Demain, nous visons La Palma.
Escale à Los Cristianos : Sociologie Balnéaire
Nous posons nos sacs à la Pension Playa, un hébergement purement fonctionnel pour cette nuit de transit. En déambulant dans les rues de Los Cristianos ce soir, deux mondes cohabitent. D’une part, les jeunes parents, traits tirés, venus chercher du repos ; d’autre part, une population âgée, résidents à temps partiel. Nous croisons une Française de 70 ans, venue rejoindre son compagnon du même âge. « On est bien ici toute l’année », nous confie-t-elle, les yeux pétillants.
LE SAVIEZ-VOUS ? L’ÉCONOMIE DE LA SOIF
Les Canaries bénéficient d’un régime fiscal spécifique (l’IGIC remplace la TVA), rendant l’alcool et le tabac particulièrement bon marché. La pinte de Dorada à 2€ sur le front de mer témoigne de cette réalité économique qui favorise un tourisme festif et de consommation.Dîner chez « Le Grincheux »
Pour le dîner, nous choisissons El Cine. Caché dans une ruelle, l’endroit tient plus de la cantine de pêcheurs que du restaurant guindé. Le patron nous accueille avec une rudesse qui ferait passer les garçons de café parisiens pour des modèles de courtoisie. Il aboie ses ordres, nous reproche notre choix de table, rudoie les clients. Cela fait partie du folklore local.
L’assiette, elle, réconcilie tout le monde. Sardines grillées fondantes, crevettes iodées, salade de tomates aux oignons, le tout arrosé de sangria. L’addition reste douce, la qualité des produits, irréprochable. On accepte les manières bourrues du patron pour la fraîcheur de sa pêche.
La soirée s’achève par une marche vers Playa de las Américas. La nuit révèle la démesure de la station : une muraille d’hôtels face à l’océan, une ville dédiée au plaisir facile et à la consommation. Si ce tourisme de masse, bétonné et dense, s’éloigne de ma quête de nature, il faut lui reconnaître une efficacité redoutable.
Nous regagnons notre chambre, bercés par la promesse du lendemain. L’agitation de Tenerife s’éloigne déjà de nos esprits. Demain, nous prenons le large vers l’Ouest. L’île Bonita nous attend.
