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Le Japon entre mélancolie et sacrifice : Rencontre avec Claire Douieb

C’est un pays qui fascine autant qu’il déroute. Entre l’image d’Épinal des cerisiers en fleurs et la rigueur de ses codes sociaux, le Japon cultive ses paradoxes. Pour décrypter cette complexité, nous avons rencontré Claire Douieb. Franco-japonaise de 41 ans, née d’une mère japonaise et d’un père franco-tunisien, elle a passé tous les étés de son enfance sur l’archipel. De la notion intraduisible de « mono no aware » à la pression sociale exercée sur les femmes, elle nous livre un regard lucide, sans cliché, sur sa double culture.

Vous possédez ce double regard franco-japonais. Que vous évoque le concept de mono no aware, souvent traduit par « le goût de l’éphémère » ?

Claire Douieb : Les Français et les Japonais ne fonctionnent pas sur la même dynamique. Là où la France est dans l’action, dans l’attente de ce qui va arriver, le Japon est sur une tonalité plus mélancolique. On aime regarder les choses et être ému par ce qui meurt, par ce qui est éphémère. Cette observation mélancolique est beaucoup plus marquée au Japon.

S’agit-il d’une forme de tristesse ?

Pas exactement. C’est une mélancolie qui n’est pas triste, d’où la difficulté de trouver un équivalent français exact. On est ému de voir que les choses passent et sont vouées à la mort, mais sans le côté sinistre qu’y associent les Européens. D’ailleurs, la perception de la mort est différente : en France, c’est une fin ; au Japon, avec l’idée de réincarnation, c’est un éternel recommencement.

Cette sensibilité se retrouve-t-elle dans la spiritualité au quotidien ?

Tout à fait. Le shintoïsme fait partie intégrante de la culture, un peu comme on fête Noël en France sans être forcément croyant. C’est une forme d’animisme : on ressent que la nature, les éléments, les animaux sont vivants et nous entourent. C’est pour cela qu’on peut mélanger les pratiques : être shintoïste (pour la culture) et bouddhiste (comme philosophie de vie). C’est une façon de ressentir le vivant autour de soi.

Le Japon est souvent décrit comme une société très normative. Est-il difficile d’y exister en tant qu’individu ?

C’est une société consensuelle de surface où l’on ne dit jamais « non ». On met en avant l’harmonie du groupe plutôt que l’individualité. C’est assez compliqué d’exister seul puisque l’on s’écrase devant le collectif. Les codes sont normés : attendre que le plus ancien parte pour quitter une soirée, ou pour les femmes, arrêter de travailler au mariage.

C’est une société de sacrifice avant tout. C’est une mentalité qu’avaient déjà les samouraïs et dont les kamikazes sont l’idée poussée à l’extrême.

Cela se traduit-il dans le langage ?

Absolument. En japonais, beaucoup de choses se lisent « entre les lignes ». Si quelqu’un dit « non ça va, je ne veux rien », c’est à l’autre de comprendre qu’il veut peut-être quelque chose mais n’ose pas le dire. C’est très différent du français où l’on dit directement ce que l’on pense.

La pression sociale est-elle toujours aussi forte aujourd’hui ?

Elle reste extrêmement forte, même si les jeunes ont moins cet esprit de sacrifice que leurs parents, du fait de l’occidentalisation. Mais les normes demeurent : une femme doit se marier tôt sous peine de devenir une « vieille fille ». Il y a encore des attentes qui nous semblent aberrantes, comme préparer le bain du mari. Ceux qui le vivent mal deviennent parfois des exclus, ou quittent le pays.

Quel regard les Japonais portent-ils sur les étrangers, les gaijin ? Est-ce de la xénophobie ?

Ce n’est pas de la xénophobie au sens où on l’entend ici. Pour un « half » comme moi ou un étranger, c’est très dur de s’intégrer. On n’est jamais au même niveau : le Japonais peut mettre l’Européen au-dessus de lui, ou en dessous, mais jamais sur le même plan. L’intégration totale reste impossible.

Séismes, volcans, typhons… Comment vit-on avec cette menace permanente ?

Au Japon, les séismes, c’est comme rouler sur un petit caillou : on vit avec. Les enfants sont entraînés très tôt à se cacher sous les tables. L’urbanisme est adapté, avec des bâtiments sur pilotis ou des gratte-ciel qui oscillent.

Quant aux volcans, ils créent les eaux thermales (les onsen), ce qui a sans doute façonné l’hygiène japonaise. Les Japonais vivent avec cette nature dangereuse en acceptant l’idée que tout peut disparaître d’un instant à l’autre.

Cette conscience de la finitude influence-t-elle l’esthétique ?

Oui, l’éphémère est valorisé. J’ai vu des armures de samouraïs avec un travail d’ornement incroyable pour des objets qui pouvaient être détruits en quelques secondes. C’est pareil pour la cuisine : on soigne la présentation même si c’est mangé tout de suite. On ne se retient pas de faire du beau, même si cela doit disparaître.

Comment expliques-tu l’attrait mondial pour le Japon et ses récits (mangas, films) ?

Je pense qu’il y a une admiration occidentale pour ce mode de pensée unique, cette société extrêmement sophistiquée avec ses codes complexes et sa politesse. C’est un pays qui cultive le mystère, très différent du reste de l’Asie. Le manga et le cinéma reflètent cet état d’esprit et cet humour unique, donnant l’impression de connaître le pays avant même d’y être allé.

Pour conclure, qu’aimerais-tu transmettre de cette double culture à tes enfants ?

La langue, bien sûr, mais surtout les mentalités. C’est une autre façon de penser. Même si cela crée parfois un décalage avec la société, je trouve ces codes beaux et intéressants. La diversité est toujours une richesse.

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