Date : Dimanche 11 mai 2025 | Lieu : De Koguchi à Kii-Katsuura (via Nachi)
01. Matin Bleu et Bus « En Retard »
6h50. Nous quittons Koguchi sous un ciel d’un bleu insolent. C’est la première fois depuis le début du Kumano Kodo que le soleil règne sans partage. Avant de partir, je reçois un code par email pour notre hébergement du soir. Check-in virtuel, zéro humain. Le Japon oscille toujours entre l’hospitalité la plus chaleureuse et l’efficacité robotique.
Nous traversons le pont sur la rivière Kumano. Les eaux sont basses, révélant d’étranges croix en béton dans le lit de la rivière (probablement des brise-courants pour contrôler l’érosion lors des typhons).

La Rivière est-elle un Dieu ? Dans le Shintoïsme, la réponse est oui. Les rivières, comme les montagnes ou les cascades, peuvent être des Kami (esprits). La rivière Kumano est l’artère vitale qui purifie les pèlerins avant l’arrivée aux grands sanctuaires. C’est une frontière liquide entre le monde profane et le monde sacré.
7h17. Le bus arrive avec… deux minutes de retard. Panique à bord ! Pour nous, c’est anecdotique ; pour le chauffeur, c’est un déshonneur. Nous retrouvons les visages familiers du sentier, dont notre compagnon de route brésilien. Petit échec logistique au transfert : nous courons vers l’épicerie « Kan » pour le ravitaillement… fermée. Nous sommes dimanche.
Le Dimanche à la Campagne : Si les Konbini (7-Eleven, Lawson) sont ouverts 24/7/365, les petits commerces ruraux (« Mom-and-pop shops ») gardent un rythme traditionnel. Le dimanche est sacré pour le repos. Heureusement, la vieille dame de l’épicerie de Koguchi nous sauve la mise avec quelques provisions.
02. L’Ascension de l’Ogumotori-goe : L’Épreuve Reine
Nous attaquons la section Ogumotori-goe (« Le passage par-dessus les nuages »). C’est réputé être la partie la plus difficile du pèlerinage.
- Distance : Environ 13-14 km.
- Dénivelé : Une montée brutale de 800m dès le départ. C’est le juge de paix du Kumano Kodo.
Nous grimpons vers le col d’Echizen-toge (870m). C’est le « Col qui coupe le souffle ». En 1201, le célèbre poète Fujiwara no Teika a écrit dans son journal : « Cette route est très difficile, il est impossible de la décrire avec des mots. » Huit siècles plus tard, mes mollets confirment. Sur le chemin, nous croisons le rocher Waroda-ishi. Trois symboles sont gravés dessus. Ce sont des Bonji (caractères sanskrits). Ils représentent les bouddhas associés aux trois grands sanctuaires de Kumano. C’est la preuve gravée dans la pierre du syncrétisme japonais : les dieux shinto locaux sont des manifestations des bouddhas indiens.

03. La Forêt des Morts et les Bavoirs Rouges
Le paysage change. Nous traversons des forêts de bambous, où le vent joue une musique particulière. Nous arrivons au lieu-dit Moja-no-Deai (« La rencontre avec les morts »).

Selon la croyance locale, c’est ici, à la frontière des mondes, que l’âme des défunts monte vers le paradis de la Terre Pure (Jodo). On dit que si l’on marche ici, on peut croiser l’esprit de ceux qu’on a aimés. L’atmosphère, baignée de lumière ce matin, est moins effrayante que solennelle.
Partout, des statuettes de Jizo portent des bavoirs rouges.

Pourquoi le Rouge ? Jizo est le protecteur des enfants et des voyageurs. Le rouge est la couleur qui repousse les démons et la maladie (comme la variole autrefois). Les bavoirs sont souvent offerts par des parents endeuillés ou pour remercier d’une guérison. C’est une touche de couleur vive et émouvante dans l’océan de verdure.

04. Nachi : La Chute Divine
13h45. Le Graal. Nous débouchons sur le site de Nachi Taisha. Le contraste est saisissant : après des heures de solitude en forêt, nous retrouvons la foule des touristes arrivés en bus. La vue est l’une des plus emblématiques du Japon : la pagode rouge à trois étages se découpe devant la Chute de Nachi (Nachi-no-Otaki). Avec ses 133 mètres de haut, c’est la plus haute chute ininterrompue du Japon. Le saviez-vous ? La cascade est le dieu. On ne vénère pas une statue ici, mais l’eau elle-même, considérée comme le Kami Hiryu Gongen. C’est l’origine même du culte de Kumano.
05. Kii-Katsuura : La Cité du Thon
Nous redescendons en bus vers la côte pour rejoindre Kii-Katsuura. L’ambiance change radicalement. Fini la mystique de la montagne, place à l’industrie de la mer. Kii-Katsuura est le premier port du Japon pour la pêche au thon frais (Namamaguro). La ville semble un peu fanée, avec ses bâtiments de pêche désuets et ses maisons parfois abandonnées, mais elle dégage une authenticité brute.
L’échec de James Bond 16h00. Nous tentons de rejoindre le célèbre Bokido Onsen de l’Hôtel Urashima. C’est une source chaude immense située dans une grotte naturelle face au Pacifique. On l’appelle le « Onsen à la James Bond » pour son côté repaire de méchant spectaculaire. Nous prenons le petit bateau-tortue pour traverser la baie, mais douche froide à l’arrivée : l’accès est fermé aux visiteurs d’un jour aujourd’hui (probablement privatisé ou trop tard). La déception est grande, c’était notre récompense finale.

06. Takoyaki et Révélation au Thon Rouge
Fatigués, nous errons en ville. À 17h00, la mélodie municipale résonne dans les haut-parleurs (test quotidien des alertes). Nous goûtons des Takoyaki (boulettes de poulpe) dans la rue. Verdict : Mitigé. Le goût est bon, mais la texture intérieure, volontairement coulante et gélatineuse, est un défi pour mon palais occidental qui s’attendait à du croustillant.
Le soir, nous entrons dans un Izakaya (bistrot). C’est la ville du thon, il faut goûter. Je suis réticent : après des jours de poisson cru et de plats sous vide, je rêve d’un steak. Mais Diane insiste. Le plat arrive : des sashimis de thon rouge rubis, brillant. Je goûte. Le Choc. Ce n’est pas du poisson. C’est du beurre, c’est de la viande, c’est une texture soyeuse qui fond sur la langue sans aucune odeur de « marée ».
Le Secret du Thon de Kii-Katsuura Pourquoi est-il si bon ?
- La Fraîcheur : Ici, le thon est débarqué frais (Namamaguro), jamais congelé, contrairement à 80% du thon consommé ailleurs.
- La Technique (Ike Jime) : Les pêcheurs utilisent une technique d’abattage traditionnelle. Le poisson est tué instantanément (souvent par une pointe dans le cerveau) et saigné immédiatement. Cela empêche le stress, la production d’acide lactique et la dégradation de la chair. C’est ce qui donne cette couleur rouge pur et ce goût « Umami » incroyable, loin du goût métallique du thon de supermarché.
22h00. Nous nous couchons dans notre petite chambre sans personnel, au-dessus du café. Nous avons traversé la péninsule à pied, des forêts de Yakushima aux montagnes sacrées de Kumano. Demain, retour à la civilisation urbaine : Osaka nous attend pour récupérer nos valises.
🎋 Le Bambou, ami ou ennemi ?
Sur l’Ogumotori-goe, vous avez traversé une forêt de bambous. C’est magnifique, mais c’est aussi un problème écologique au Japon. Le bambou (Moso bamboo) est une espèce envahissante.
- La croissance : Il peut pousser d’un mètre par jour !
- Le problème : Ses racines tracent horizontalement et étouffent les autres arbres (cèdres, chênes). De plus, ces racines superficielles retiennent mal la terre en cas de fortes pluies, augmentant le risque de glissements de terrain. Les forêts de bambous abandonnées (Chikurin) sont un casse-tête pour les forestiers japonais.
📅 Jours fériés et Horaires
- Dimanche : En ville (Tokyo, Osaka), tout est ouvert, c’est le jour du shopping. À la campagne (comme à Koguchi), c’est jour mort.
- Horaires des repas : Attention, dans les villes rurales comme Kii-Katsuura, on dîne tôt ! Beaucoup de restaurants ferment à 20h00 ou 21h00 (dernière commande à 19h30). Ne faites pas comme en Espagne, ou vous finirez au Konbini !
