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Jour 3 : Sur la Route du Lait, entre Dieux et Basalte

Date : 3 mai 2025 | Lieu : De Kurokawa Onsen aux Gorges de Takachiho

01. L’Adieu à Kurokawa : Kawaii et Politesse

Le jour se lève sur notre cottage. Le petit-déjeuner est un assemblage hétéroclite de restes de Ginza et de thé, pris sur le pouce. En quittant les lieux, nous sommes salués par les propriétaires et leurs chiens — probablement des Shiba Inus, trésors nationaux vivants. C’est ici que nous comprenons l’importance de l’Ojigi, cette révérence traditionnelle. Ce n’est pas juste un « bonjour » ou un « merci », c’est un langage corporel codifié où l’inclinaison du buste marque le respect. Plus on se penche, plus on respecte. Nous répondons par des signes de tête maladroits mais sincères.

02. Onsen Hopping : La tournée des vapeurs

Avant de quitter la ville, nous jouons le jeu du Nyuto Tegata. Le matin est le moment idéal : l’air est frais, la foule dort encore. Nous testons trois bains (ou presque). Les règles de séparation hommes-femmes nous divisent, mais l’expérience reste partagée :

  1. Le bain de roche : Niché dans un jardin japonais soigné, c’est l’archétype du Rotenburo (bain extérieur). L’eau est laiteuse, l’odeur de soufre légère.
  2. L’expérience mixte (ratée) : Nous tentons un bain mixte au fond de la forêt. Le Japon conserve quelques rares bains Kon-yoku (mixtes).

Le Goût de l’Eau : Onsen Tamago Dans les rues de Kurokawa, de la vapeur s’échappe de petites caisses en bois. À l’intérieur, des œufs cuisent lentement dans l’eau thermale à 65°C. C’est le Onsen Tamago. On glisse une pièce dans une boîte (l’honnêteté japonaise ne nécessite aucun surveillant), on prend son œuf, et on le déguste avec une pointe de sel. Le blanc est soyeux, le jaune crémeux.

03. La Milky Road : Sur le toit de Kyushu

Nous reprenons la voiture verte pour contourner le nord de la caldeira d’Aso via la mythique Milky Road (Route 339). Pourquoi ce nom ? Parce que cette route serpente sur les crêtes des prairies verdoyantes où paissent les vaches (dont celles qui donnent le bœuf Akaushi), mais surtout parce que le matin, la vallée en contrebas est souvent recouverte d’une mer de nuages (Unkai) blanche comme du lait. C’est un paysage de grands espaces, prisé des motards japonais qui profitent de la Golden Week. La liberté est totale, le panorama infini.

04. Takachiho : La Foule et le Basalte

Vers midi, nous arrivons à Takachiho. Changement d’ambiance radical. La Golden Week bat son plein. Les parkings débordent, les restaurants affichent complets avec des files d’attente interminables. Notre déjeuner sera une improvisation : street food locale (brochettes, maïs grillé) et, une fois de plus, le salut du supermarché. C’est la réalité du voyage en haute saison : il faut parfois troquer la table gastronomique contre un banc public, mais l’ambiance reste bon enfant.

Les Gorges de Takachiho Nous descendons vers la rivière Gokase. Le spectacle géologique est saisissant. Les falaises ne sont pas de la roche ordinaire : ce sont des orgues basaltiques.

Il y a des millénaires, une éruption du Mont Aso a déversé une coulée pyroclastique ici. En refroidissant brutalement au contact de la rivière, la lave s’est rétractée et fracturée en colonnes hexagonales parfaites. Cela rappelle la Chaussée des Géants en Irlande, mais avec une végétation subtropicale luxuriante qui s’accroche à la pierre. Les célèbres barques qui naviguent sous la cascade de Manai sont inaccessibles (réservées depuis des mois), mais la vue depuis le chemin de promenade suffit à notre bonheur.

05. Spiritualité et Tampons : Le Sanctuaire

Nous montons au Sanctuaire de Takachiho. L’endroit est chargé de mythes : c’est ici, selon la légende, que les dieux sont descendus sur terre. Nous observons le rituel de prière :

  1. Jeter une pièce dans le tronc (souvent 5 yens, car go-en signifie aussi « le lien »).
  2. Sonner la lourde cloche (Suzu) pour appeler la divinité.
  3. S’incliner deux fois.
  4. Frapper deux fois dans ses mains (Kashiwade) pour chasser les mauvais esprits et signaler sa présence.
  5. Une dernière inclinaison.

C’est ici que je débute une collection qui marquera le reste du voyage : le Goshuin. J’achète un Goshuincho (carnet accordéon). Un moine calligraphie à l’encre noire le nom du temple et la date, avant d’apposer des tampons rouges vermillon. Ce n’est pas un simple souvenir touristique, c’est la preuve spirituelle du pèlerinage. En parallèle, nous remarquons aussi des tampons en caoutchouc à l’encre libre un peu partout (gares, lieux touristiques). C’est la culture du « Stamp Rally », une obsession japonaise de la collection ludique.

06. L’Armure de Béton : Le Japon face aux éléments

Sur la route vers notre étape du soir, un détail architectural attire mon attention. Les flancs des montagnes sont recouverts de gigantesques structures en béton, formant des motifs de gaufres ou de damiers gris.

Pourquoi ces montagnes de béton ? Le Japon est un archipel géologiquement instable (70% de montagnes, fortes pluies, typhons, séismes). Les glissements de terrain sont un péril mortel. Depuis les années 1950 et le « boom de la construction », l’État a bétonné les côtes et les montagnes pour protéger les infrastructures. Ces cadres en béton (Nori-waku) sont ancrés profondément dans la roche pour stabiliser le sol. C’est une cicatrice visuelle qui défigure la nature sauvage, mais c’est le prix à payer pour la sécurité dans ce pays où la terre tremble. C’est le paradoxe japonais : une vénération de la nature, et une nécessité absolue de la dompter par le béton pour survivre.

07. Soirée à Gokase : El Campo

Nous quittons la foule pour nous enfoncer dans les terres, à Gokase. Nous atterrissons à la Guesthouse El Campo. L’endroit est une pépite : un chalet en bois chaleureux, loin de tout. Pour la première fois depuis notre arrivée, nous nous asseyons pour un vrai repas servi à table. Le propriétaire nous prépare un cocktail soigné et un dîner délicieux : confit de viande, algues, légumes locaux. C’est simple, bon marché, spacieux (un luxe ici !), et incroyablement convivial.

La nuit tombe sur la campagne de Kyushu. Demain, le 4 mai, nous mettrons le cap au sud, vers le plateau d’Ebino, pour nous rapprocher encore un peu plus du feu de la terre.


📌 Carnet Pratique : Jour 3

  • Nyuto Tegata (Kurokawa) : Le pass coûte 1300 ¥. Si vous ne l’utilisez pas entièrement, gardez-le en souvenir ou accrochez-le au sanctuaire local pour attirer la chance.
  • Goshuin (Calligraphie) : Le carnet coûte environ 1500-2000 ¥, et chaque calligraphie 300-500 ¥. Attention, il faut présenter le carnet ouvert à la bonne page au moine et attendre en silence. Ce n’est pas un carnet de dessin, ne gribouillez pas dedans !
  • Conduite sur la Milky Road : Attention au brouillard tôt le matin. Les points de vue sont nombreux, garez-vous uniquement sur les zones prévues.
  • Hébergement : S’éloigner des hotspots touristiques (comme Takachiho centre) permet de trouver des pépites comme à Gokase, moins chères et plus authentiques.

⛩️ La fièvre du tampon (Goshuin vs « Stamp Rally »)

Voyager au Japon, c’est collectionner des preuves de son passage. Mais attention à ne pas confondre deux pratiques très différentes que vous rencontrerez partout :

  1. Le Goshuin (御朱印) – Le Sacré : C’est ce que vous avez vécu au sanctuaire de Takachiho. Il s’agit d’une calligraphie manuscrite réalisée par un moine ou un employé du sanctuaire, apposée de sceaux rouges vermillon.
    • L’objet : Il ne se collectionne pas sur un carnet de notes classique, mais impérativement sur un Goshuincho (un carnet en accordéon spécial).
    • La signification : Historiquement, c’était la preuve qu’on avait recopié un sutra. Aujourd’hui, c’est la preuve spirituelle du pèlerinage, un lien (en) tissé avec la divinité du lieu.
    • L’étiquette : C’est un objet religieux. On ne griffonne pas dessus, on ne colle pas de tickets de train à côté.
  2. Le Stamp Rally – Le Ludique : Vous verrez souvent des tables avec des tampons en caoutchouc et de l’encre libre dans les gares (Eki Stamp), les aires d’autoroute ou les musées.
    • Le but : C’est un passe-temps national. Les Japonais adorent la « gamification » du voyage. Le but est purement ludique : valider qu’on est passé par là.
    • Le support : N’importe quel carnet de voyage (ou votre carnet Moleskine) fera l’affaire. Mais ne mettez jamais ces tampons dans votre Goshuincho sacré, ce serait très mal vu !

🚧 Pourquoi le Japon bétonne-t-il ses montagnes ?

Sur la route vers Takachiho, vous avez été frappés par ces immenses quadrillages de béton gris plaqués sur les flancs verts des montagnes. On les appelle les Nori-waku (cadres de talus).

  • Une nécessité vitale : Le Japon est un archipel à 70% montagneux, situé sur la « Ceinture de feu ». Entre les séismes fréquents, les typhons qui gorgent les sols d’eau et le volcanisme actif (surtout à Kyushu avec des sols friables), les glissements de terrain sont un danger mortel permanent.
  • L’Histoire : Ce bétonnage massif a explosé après la Seconde Guerre mondiale, durant le miracle économique des années 1950-1960. Le Japon est alors devenu un « État-BTP » (Doken Kokka), où la construction d’infrastructures était le moteur de la relance.
  • La technique : Ce ne sont pas de simples murs. Ce sont des cadres ancrés profondément dans la roche mère par des tirants métalliques. Ils stabilisent la montagne tout en laissant (parfois) la végétation repousser dans les interstices des « gaufres ».
  • Le paradoxe : C’est le grand paradoxe paysager du Japon. Un pays qui vénère la nature et le Shintoïsme, mais qui n’hésite pas à « corseter » ses montagnes sacrées dans du béton pour protéger ses habitants. C’est le prix de la survie dans une nature hostile.

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