Home » Étape 6 – Trek de 4 jours autour de l’Ausangate : Au royaume du Grand Apu

Étape 6 – Trek de 4 jours autour de l’Ausangate : Au royaume du Grand Apu

4 jours à flirter avec la zone de mort, entre glaciers, alpagas et cosmogonie andine. Du 9 au 12 novembre 2025, nous avons quitté le confort rassurant de Cusco pour un pèlerinage physique autour de l’Ausangate (6 384 m). Ce n’est pas juste une montagne, c’est l’Apu le plus puissant de la région de Cusco, une divinité tutélaire qui « crée » l’eau et protège les hommes. De 4 500 à près de 5 100 m d’altitude, nous avons marché dans un décor de commencement du monde, accompagnés d’une petite caravane, de notre guide Elmer et d’Amélie, une trekkeuse croisée sur la route. Ici, la montagne n’est pas un décor : c’est un être vivant, froid, exigeant, mais d’une beauté absolue.

🌱 Le génie agricole des Andes : Un laboratoire à ciel ouvert

Avant même le premier pas, il faut comprendre où l’on met les pieds. Les Andes ne sont pas seulement un terrain de sport ; c’est l’un des rares « foyers de civilisation » primaires de l’humanité, au même titre que la Mésopotamie ou la Chine.

Ce que nous mangeons aujourd’hui est une dette envers les peuples andins : maïs, pomme de terre, tomate, haricot, piment, cacao. Sans leur patience génétique millénaire : → Pas de frites en Belgique, → Pas de pizza en Italie, → Pas de chocolat en Suisse.

Pour les Quechuas, l’agriculture n’est pas une industrie, c’est une conversation avec la Pachamama. Le Chacra (le champ) est un espace de relations sociales avec le vivant. Comme nous l’expliquait Daniela, agronome rencontrée plus tôt, la pomme de terre a été domestiquée ici il y a 8 000 ans. Ce n’est pas de la préhistoire, c’est de la biotechnologie antique.

🏔️ 9 NOVEMBRE — AUSANGATE 1/4

Upis : Premiers frissons à 4 400 m

Départ de Cusco à 7h. Arrivée à Upis vers 11h. L’acclimatation se fait « à la dure ». L’Ausangate se dresse devant nous, masse de granit et de glace qui écrase la perspective. La météo est hostile : pluie, grésil, bourrasques. Pourtant, le miracle péruvien opère à l’heure du déjeuner. Sous une tente battue par les vents, le cuisinier sort une truite sauce El Diablo et des frites maison. À 4 500 m, le goût reste une priorité nationale.

Le soir, on dort dans un refuge spartiate au pied du glacier. Murs en adobe, sol en terre battue, isolation inexistante. C’est la haute montagne version brute.

🏔️ 10 NOVEMBRE — AUSANGATE 2

L’épreuve du col à 4 860 m

Réveil 6h27. C’est le jour de vérité.

  • 15 km de marche
  • Passage du col d’Arapa (~4 800 m)
  • Dénivelé positif : +900 m (ressenti : +2000 m)

À cette altitude, l’oxygène se raréfie (environ 55% de la pression disponible au niveau de la mer). Le cœur s’emballe au moindre lacet. Le paysage devient minéral, presque lunaire, piqueté de points blancs et noirs : les alpagas. Note naturaliste : Ici, ce sont bien des alpagas (plus petits, nez écrasé, élevés pour la laine fine) et non des lamas (plus grands, nez long, utilisés pour le portage). Ils sont les seuls maîtres des lieux.

Elmer, le « Gentil Geôlier » Notre guide, Elmer, est une force de la nature au sourire inamovible. Géologue amateur, il cherche de l’or dans les rivières pendant nos pauses.

Mais derrière sa douceur, il y a une inflexibilité totale. Quand Amélie, épuisée par le Soroche, demande un cheval, Elmer sourit : « Les chevaux sont déjà passés. Il faut marcher. » Diane le surnomme le « gentil geôlier ». Il nous maintient en vie, mais il ne nous épargnera aucun effort.

Le soir, bivouac à 4 700 m au bord de la lagune Pucacocha. La tente gèle instantanément. Je sors photographier la Voie Lactée : le ciel est d’une pureté effrayante, mais le froid me renvoie dans mon duvet en quelques minutes.

🏔️ 11 NOVEMBRE — AUSANGATE 3/4

Vinicunca : L’Arc-en-Ciel avant la foule

Réveil 5h. Objectif : la Rainbow Mountain (Vinicunca). Alors que la plupart des touristes arrivent en bus pour un selfie rapide, nous l’approchons par l’arrière-pays, après 3 jours de marche. C’est une récompense qui se mérite.

Géologiquement, cette montagne est un mille-feuille sédimentaire révélé par la fonte des glaces et l’érosion :

  • Rouge : Oxyde de fer (argile)
  • Rose : Manganèse
  • Jaune : Soufre
  • Vert/Turquoise : Composés de cuivre et magnésium.

On arrive avant la cohue. Le spectacle est irréel. Mais l’altitude ne nous lâche pas.

On déjeune tard, affamés, avant d’installer le camp le plus haut du séjour : 4 900 m. C’est plus haut que le sommet du Mont Blanc. Ici, dormir est un défi. On somnole, on halète, on attend le soleil. On commence à comprendre le calvaire des alpinistes de l’Everest : 90% d’attente dans le froid, 10% d’action.

On tente de négocier un retour anticipé. Verdict d’Elmer (avec le sourire) : « Non. Tout est organisé. » Le piège est refermé. Il va falloir passer la nuit.

🏔️ 12 NOVEMBRE — AUSANGATE 4/4

Vallée Rouge et Délivrance

La nuit fut un combat. Réveil 3h30. Tente recouverte de givre à l’intérieur. Nos mains ont la motricité de pinces de crabe. On avale un maté de coca tiède et on part.

Le final est grandiose : la Red Valley. Contrairement à Vinicunca, ici tout est rouge sang, un désert martien sous un ciel bleu acier. Le silence est total, les bus ne sont pas encore là. Après 60 km de marche cumulée en 4 jours, on atteint le point de récupération.

Dans le 4×4 qui redescend vers Cusco, l’air s’épaissit, redevient riche. Les couleurs s’adoucissent. On redescend avec des visages tirés, brûlés par les UV, mais avec une certitude : nous avons touché quelque chose de sacré. L’Apu Ausangate nous a laissé passer, et c’est déjà beaucoup.

You may also like

Ce site utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Vous pouvez accepter ou refuser certains cookies J’accepte En savoir plus