Brève histoire de la deuxième plus grande zone humide de France
Sur 98 000 hectares, le marais poitevin est la deuxième zone humide de France derrière la Camargue (150 000 hectares). C’est une zone marécageuse depuis environ 2600 ans, époque à laquelle s’est formée la tourbe. Elle est habitée est aménagée par l’homme depuis l’Antiquité, période à laquelle les Romains y avaient installé les familles des mercenaires scythes et taïfales. Depuis longtemps, les populations s’y sont protégées de la mer en créant des digues et creusant des canaux, participant ainsi à rendre habitable la zone. C’est véritablement au XIIème siècle que le marais a commencé à se structurer avec l’apparition de 7 grands canaux qui relièrent les 5 abbayes de la zone et de premiers espaces agricoles.
Qui dit organisation de zone humide dit souvent ingénieur hollandais. Le marais poitevin n’échappe pas à la règle et c’est à Humphrey Bradley, au début du XVIIème siècle, qu’on doit le réaménagement du marais après la guerre de cent ans. A cette époque, la zone marécageuse se concentre uniquement à l’ouest, côté mer. On y rétrécit alors le cours de la Sèvre Niortaise et crée des endiguements pour se protéger de la mer, mais qui ont pour conséquence d’augmenter la durée des inondations à l’est (depuis cette date on l’appelle le « marais mouillé », une zone réservoir d’eau faite pour assécher l’ouest). La vie dans le marais était faite de pêche, de chasse et de culture maraîchère (dont le haricot blanc du marais, la mogette). On y produisait notamment du lin et du chanvre.

Au XIXème siècle de grands travaux ont encore permis d’améliorer la vie et la productivité agricole des marais grâce à un approfondissement de la Sèvre pour augmenter le débit d’eau et la construction de barrages pour mieux réguler les flux. Ce système donna naissance à un développement du marais de l’est qui prit alors le surnom de « Venise verte » et qui vit se développer peupliers, culture de la mogette, pâturages et scieries. La zone resta cependant en proie à des inondations régulières que de petits travaux permirent d’améliorer jusqu’à nos jours. Des années 70 aux débuts des années 2000, les subventions agricoles européennes faillirent avoir raison du marais en raison d’un mauvais dosage des aides attribuées. L’Europe favorisant la culture intensive des céréales au détriment du maraîchage et de l’élevage, le marais desséché se transforma en 30 000 hectares de prairie avec parfois des aberrations écologiques comme des fosses bouchées et remplacées par des drains en plastiques. La biodiversité s’effondra alors. Dans le même temps on favorisa la culture – inadaptée – de la céréale dans le « marais mouillé ». Tout cela aboutit à de grandes remises en questions à la fin des années 90 qui donnèrent lieu à une meilleure préservation des écosystèmes. Aujourd’hui, le marais poitevin est redevenu un parc naturel régional (après s’être vu retiré cette appellation en 1997) et est devenu en 2010 un grand site de France de plus en plus fréquenté (1,4 million de visiteurs par an).
Niort, porte d’entrée du Marais Poitevin
Vendredi 3 février 2023
Nous arrivons en fin de journée à Niort pour notre premier week-end vélo de l’année. On loge au cœur du centre ville, chez l’habitant. À quatre heures en voiture de Paris et une quarantaine de minutes après Poitiers, Niort est une ville de taille modeste de 60 000 habitants située dans le parc naturel. Très calme ce vendredi soir, la ville est dotée d’agréables artères abritant de belles maisons anciennes et un modeste centre piéton articulé autour de la rue Victor Hugo. Au loin se dessine la silhouette d’un château fortifié massif qu’on dirait tout droit sorti de l’imaginaire d’un enfant qui dessinerai le moyen âge rêvé. Dans un bar à bière (nommé Le Pinball) on déguste une étonnante bière normande fumée avec une pointe de sel.

Samedi 4 février
Au petit déjeuner, la sympathique propriétaire du Santa Giulia nous rappelle que Niort est surnommée « la capitale des assurances ». MAIF, MAAF, Macif et d’autres emploient 9000 assureurs dans la ville ! Cela fait de Niort la quatrième place financière de France et dessine un étonnant paysage urbain composé des sièges des grands assureurs français. Cela n’empêche néanmoins pas notre hôte de nous raconter ses malheurs médicaux « quatre mois d’attente pour une urgence dentaire ». Quand l’assurance santé ne fait pas tout…

En ce samedi matin, toute l’effervescence de la ville converge vers les Halles du marché de Niort. Autour de magnifiques halles couvertes, une grande diversité de producteurs annoncent les richesse du marais : légumes à foisons, fromages de chèvres, truffes fraîches, poissons… les étalages donnent envies et rappellent que le marais voisin abrite 1500 exploitations agricoles tournées vers le circuit court. On apprendra aussi que la baie de l’aiguillon, au bout du marais, représente 15% de la production mytilicole national (production de moules). Malheureusement pour nous la saison vient de se terminer (elle court de juillet à janvier) et il ne reste que des moules d’Irlande… Après quelques emplettes, nous enfourchons nos vélos et partons pour une balade de 75 kilomètres à travers le marais de Niort jusqu’à Charron, notre halte pour la nuit.

75 km à travers le marais
Avec une température oscillant entre 4 et 6 degrés et un ciel voilé, nous nous couvrons chaudement. Nous empruntons une portion de la Velo Francette, un itinéraire de 650km qui part de Ouistreham en Normandie et qui s’arrête à La Rochelle. Notre itinéraire est ambitieux puisqu’il couvre une portion qu’il est conseillé de faire en 3 à 4 jours. Armés de vélos électriques, nous allons toutefois plus vite et les attractions du printemps et de l’été ne peuvent nous déboussoler. A deux, perdus dans le labyrinthe du marais, il nous faut un bon GPS à notre secours pour ne pas nous perdre dans les 8200 kilomètres de canaux du marais ! A vrai dire on se perd quelques fois mais on trouve (presque) toujours des solutions pour retrouver le cours de la Sèvre Niortaise que nous sommes censés suivre.
Dans la « Venise verte »
Au départ de Niort nous sommes en plein dans le marais « mouillé », au cœur de la « Venise verte ». L’hiver aidant, on s’accorde pour dire que l’endroit est bien mouillé mais le vert manque. La ballade est néanmoins réjouissante et on passe sur de nombreuses petites passerelles charmantes où on emprunte des « bateaux à chaînes » pour passer d’une rive à l’autre. Ces bateaux sont en fait des barges reliées par des chaînes qu’il faut tirer pour se déplacer. Pratiques et ludiques, ils permettent de sortir des fréquentes impasses du marais. Un peu partout, des embarcadères vides et des centaines de barques aux repos suggèrent ce que doit être le marais à la belle saison. Nous passons par le village de Magné avant de faire halte vers 13h à Damvix. Commençant à avoir un peu faim, sans vivre avec nous, on commence à s’inquiéter de ne pas voir âme qui vive. Partout les commerces présentent portes closes et les habitants semblent réfugiés au chaud dans leurs maisons.
C’est avec soulagement qu’on trouve ouvert un unique restaurant naturellement nommé « Le Marais ». Par contraste avec la grisaille extérieure, le petit restaurant compte une vingtaine de convives qui ont l’air de festoyer autour de bons plats locaux. Je teste l’assiette du marais composée de farci maraichin (choux farci), de deux tranches de prefou, de mogette et de jambon de Vendée. C’est typique mais ce n’est pas forcément le meilleur choix au vu des plats d’à côté. Diane teste une spécialité de fromage fondu. À la carte on trouve aussi des anguilles ou des cuisses de grenouilles, typique du coin.

Rassasiés, nous poursuivons notre route dans le marais mouillé jusqu’à Marans. La ballade offre ses lots de moments magiques avec l’observation des hérons et ce qui nous semble une loutre. Il y a aussi ses déconvenues avec de nombreuses routes barrées qui nous obligent à trouver des itinéraires de traverses. Par nature, le marais mouillé est toujours en cru l’hiver donc constamment inondé… un détail qui n’en est donc pas un quand on est en vélo littéralement embourbé dans les zones humides. On se fraie donc un chemin dans ceux qui restent et on observe aussi avec frémissement la destruction de certaines parcelles de route cyclable. Avec la montée des eaux de l’océan, le marais est en première ligne de submersion en France et en a déjà fait les frais en 2010 lors du passage de la tempête Xynthia qui a fait 29 victimes sur la commune de la Faute-Sur-Mer.
Un formidable puit de Carbone
Depuis 2600 ans le marais s’adapte aux aléas climatiques et aux changements. On investit ainsi chaque année 4 à 5 millions d’euros pour entretenir et créer des digues, autre système de protection face aux inondations. Pour préparer l’avenir, les villages du marais en concertation avec le PNR travaillent à l’élaboration de zones tampons nouvellement inondables, pour protéger les zones habitables.
Malgré ces risques, le marais poitevin est aujourd’hui regardé avec un intérêt nouveau par les habitants : c’est un formidable puit de carbone. « 1m2 du marrais absorbe 1000 fois plus de carbone que 1m2 de forêt tropicale » selon Jean Pierre Guéret, conservateur de la ligue de protection des oiseaux du marais. Le territoire imagine d’ailleurs des solutions économiques nouvelles pour ses agriculteurs : les entreprises polluantes pourraient acheter à l’avenir des parcelles de marais (rendu non cultivable pour jouer son rôle de puit de carbone) en compensation de leurs émissions de CO2…
Le marais desséché
Vers 15h nous franchissons Marans, première ville du marais desséché plus à l’est. Le village doit une partie de sa célébrité à ses poules « de Marans » qui pondent des œufs roux réputés pour leur qualité gustative et digeste (on testera à notre retour car nous en avons acheté au marché de Niort). Ici, on sort de la forêt et on voit apparaître bateaux et mouettes : l’océan est à portée de main et le marais change d’allure alors que disparaît quasiment la végétation. Vers 70km de route, la batterie de mon vélo m’abandonne définitivement et je termine la route plus doucement vers notre destination, Charron.
Le village de taille modeste semble être au carrefour des identités locales. Intrinsèque ce petit village qui ne semble pas du tout touristique est pourtant l’épicentre historique du marais ancien depuis l’empire romain. En même temps, il y flotte ici le drapeau vendéen et celui du stade rochelais(l’équipe de rugby local), signe d’appartenance multiple. Plus tristement, Charron était redevenue une île en 2010 pendant la tempête Xynthia et a depuis été classée « zone noire » en raison du risque de submersion. Carole nous accueille dans un airbnb un peu spartiate mais bon marché qui nous offre un peu de repos après cette longue route.

La Rochelle
Dimanche 5 février
Dernière étape du week-end, les 20 kilomètres qui nous séparent de La Rochelle nous semblent maintenant une bouchée de pain. Vers 10h, l’air marin emplit nos poumons et nous retrouvons l’ambiance d’une ville de province vivante alors que le soleil perce enfin. On espérait partir à 14h30 mais faute de place de vélo restante dans le train, nous sommes obligé de prendre celui de 12h20. Un étrange jeu de contre la montre, entre l’envie de rester et la nécessité de partir, donne un parfum particulier à nos derniers instants. Du marché aux cafés en passant par les bateaux, les fortifications au loin et les musées gratuits de ce premier dimanche du mois, la ville semble s’offrir à nous alors que le temps se dérobe déjà. De la capitale des assurances a la porte de l’océan, le départ se fait au son d’un murmure lancinant : il faudra revenir voir le marais au printemps et y consacrer plus de temps.

