Mardi 14 septembre 2021
Nous quittons Petra par la route des rois alors que le soleil se lève. La route est somptueuse, la conduite rapide et Diane dort maintenant. Après quelques 2h30 de route nous arrivons dans le désert du Wadi Rum. Dès que nous sortons de la route du désert « classique » nous entrons dans un autre niveau de désert, un paysage de sable et des montagnes qui fait de ce désert rouge et or un improbable croisement entre les décors du far west américain et ceux du Sahara. Il y a aussi, indiscutablement, quelque chose d’absolument unique. Le paysage est grandiose. Au milieu du rien, un petit village de bric et de broc accueille des habitations d’où les bédouins accueillent les touristes qui se risquent à affronter ce désert d’altitude, situé à plus de 1000 mètres.

Nous avons réservé une excursion avec les frères Soleyman. L’un des frères nous accueille avec un peu d’eau et de l’ombre, nous échangeons très vite sur les problèmes d’estomac qui accablent Diane. Le bedouin se montre rassurant : une voiture sera toujours là et il est possible de se cacher dans le désert pour faire face aux tourments du ventre. Salam sera notre guide et Mohamed notre chauffeur-cuisinier. Salam, jeune et frêle, a un petit bouc bien taillé, des lunettes noires type Ray Ban presque toujours vissées sur le nez, il porte une longue djellaba marron et une coiffe bédouine. Physiquement il est le stéréotype de l’homme du désert. Mohammed, la trentaine, est bedonnant et barbu, sa djellaba est bleue et il n’arbore pas de coiffe. Salam est agile, calme et facile d’accès alors que Mohamed, fort d’un plus grand charisme, est prompt à répondre avec détail et passion sur la vie du désert. Le taiseux contemplatif et le bavard pratique. Les deux hommes nous amènent au centre du Wadi Rum vers 10h du matin alors que le soleil commence à faire cuire le sable.










Nous avançons au milieu de nul part dans un paysage grandiose. Une voiture perdue dans l’infini de ce vaste temple du soleil. Mohamed prend la voiture pour aller la garer à environ 1h30 de marche de là. Diane est entamée par la maladie mais sa détermination à marcher est forte. Nous sortons un peu déboussolés dans le désert : l’adaptation à ce lieu étranger demande un peu de temps. Comment marcher quand il semble faire 50 degrés ? Il va nous falloir avancer et encore avancer pour trouver le rythme qui sied au visiteur du désert. Diane renonce et reste avec Mohamed.
Avec Salam, j’avance. Rarement je n’ai ressenti cela : un paysage dégagé mais pas vide ; aucun bruit mais une présence.
Ce qui est stupéfiant dans le Wadi Rum c’est la rencontre entre le sable d’or et le sable rouge, c’est la rencontre du désert avec les montagnes qu’on croirait sortir du sable et c’est enfin l’absence quasi absolue de vie, de bruit et d’homme qui va nous offrir des sensations nouvelles.
Vers 11h, nous nous arrêtons à un improbable café du désert, tente au milieu de nul part qui propose le thé des bédouins (une dose de Lipton, des feuilles de menthe, de la bergamote et du sucre). Un 4×4 peuplé de russes qu’on croirait sortis de l’URSS des années 80 débarquent (comprendre : portant des vêtements démodés). Pendant que Diane sirote son thé je fais l’ascension de la la montagne. La vue est imprenable, le sable s’étend à perte de vue. Diane m’informe qu’elle reste avec Mohamed à dormir à l’arrière du pick up. Notre chauffeur l’emmène à l’ombre d’un gros caillou surnommé « le champignon » en raison de son aspect parasol : un petit rocher droit surmonté d’un gros rond. Je m’enfonce encore dans le désert aux côtés de Salam: quelques petits oiseaux, deux serpents (mortels), des scorpions, quelques renards du désert et des fénecs peuplent le lieu. J’apprends que le désert ne possède aucune construction humaine à l’exception du petit village qu’on a vu : ni ruines ancestrales, ni églises des temps anciens, ni mosquée, juste du sable et de la roche. Vers midi je croise le chemin de deux Français : Théo et sa compagne (dont je n’apprendrai jamais le nom). Nous devrons les rejoindre plus tard, à la nuit.
Pour déjeuner, nos deux guides nous emmènent toujours plus loin dans le désert, vers le sud. « Scout toujours », Diane surmonte tant bien que mal l’épreuve du désert en buvant, en cherchant l’ombre et en se reposant. Le repas composé de riz et de légumes nous est servi vers 14h accompagné de thé bedoin et d’eau peu fraîche.
Après le pic de chaleur de 11h-15h30 nous reprenons la route vers un canyon plus frais. Comme toujours le désert nous gratifie de mille petite variations de couleurs et de reliefs extraordinaires. Le milieu, aussi hostile puisse t’il paraître de prime abord, possède des facultés étonnamment magnétiques. Difficile de rendre compte en mot de la sensation d’être perdu au milieu de ce monde de silence. Combien de fois pendant ces deux jours je me suis surpris à écouter le néant, c’est une sensation viscérale de repli sur soi propice à la contemplation. Quelque part, il n’y a rien d’étonnant à ce que les grandes religions prennent racine dans le désert ou la haute montagne, ce sont des lieux d’épreuve mais aussi de recueillement, où le sublime côtoie la perte de repère. Cela nous confronte à une forme de solitude puisqu’on rencontre en chemin le mystère.
Plus terre à terre, Salam nous guide avec tranquillité et joie dans son désert. Il entonne des chants bédouins et m’apprends quelques mots d’arabe pour dire « sublime » (le mot arabe m’échappe) ou encore « on y va » (y’a la), deux expressions qui sortent facilement ici. Il nous montre des herbes médicinales, de rares fleurs du désert et nous trace le parcours pour nous frayer un chemin sur les hauteurs des roches. À notre grande surprise, la roche est très adhérente et nous nous sentons pousser des ailes. L’absence de pluie et les caractéristiques géologiques rendent étonnamment accessible les lieux, permettant de grimper et descendre des pentes très dures.
Peu à peu, le ciel se colore d’orange et le crépuscule annonce ses premiers signes. Le désert devient artistique. Nous rejoignons les deux Français pour le coucher du soleil au dessus d’une montagne : sublime. Bien sûr.
Pour la nuit, nous entamons une dernière marche entre la montagne et une zone abritée du vent en dessous de laquelle nous pourrons dormir. Nous faisons un peu preuve de timidité avec le couple de français, nous essayons de poser des questions mais il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce petit groupe. Est-ce Diane qui les tourmente car elle est affaiblie ? Toujours est-il qu’après les présentations, Théo se montre très chaleureux mais sa compagne dont nous ne saurons pas le nom est plus renfermée, laissant des blancs à la fin des phrases. Nous nous regardons donc un peu en chien de faïence, même si nos hôtes nous mettent à l’aise. Le repas arrive enfin et se révèle excellent (il est proche de celui du midi). Diane me fait remarquer que Mohamed utilise beaucoup de bouillon Maggi pour donner du goût, ce qui brise un peu le mythe du chef bédouin. Vers 21h d’autres bédouins nous rejoignent et apportent des sucreries (bacqlawas).
Une autre forme de beauté va nous bercer : la nuit. Au début, la lune éclaire massivement le désert puis le feu de camp fait danser les roches qui nous entourent. L’ambiance grotte évoque encore les temps anciens. Je prends du recul pour prendre des photos. La nuit venue, l’autre couple prend deux matelas de sol qu’il emmène un peu plus loin dans le camps, derrière un muret. Les trois bédouins vont dormir dans la nature et nous nous retrouvons autour du feu de camps consumé pour dormir. Nul besoin de couverture, la température est parfaite et la vue sur la voie lactée magique. Les rêves nous emportent dans ce monde merveilleux.
Mercredi 15 septembre 2021
Ça y est. Cela fait seulement cinq jours que nous sommes en Jordanie mais nous sommes maintenant dans un autre monde. Nous nous réveillons avec le soleil vers 7h du matin, la fraîcheur a enfin gagné le milieu de la nuit, mais dès que le soleil apparaît, l’astre reprend ses droits sur cette terre. Nos guides nous embarquent aujourd’hui jusqu’au bout du désert, à la frontière, jusqu’en Arabie Saoudite. Cela n’a rien d’anodin dans ce milieu, le Nord du Wadi Rum est le plus accessible et donc le plus aménagé en encore nous nous engouffrons dans le territoire du silence et de l’infini.

Le Wadi Rum est un désert de cinéma. Il n’est en réalité pas très grand, il doit à peine faire 100 km2. C’est un désert dans le désert, tant le reste du territoire jordanien est également fait de montagne et de sable. Cette petite taille mais aussi son accessibilité dans une région très anglophone et disposant d’infrastructures hôtelières de qualité en a aussi fait le désert d’Hollywood. Il y a désormais bien longtemps TE Lawrence (aussi appelle Lawrence d’Arabie) a vécu dans le désert et l’a décrit dans les 7 piliers de la sagesse. Cependant à ma connaissance, le film de David Lean n’a pas été filmé dans le désert. La mode est plus récente : Star Wars 8 se déroule dans le Wadi Rum mais aussi Seul sur Mars, la planète extra-terrestre de Prometheus (miracle de la colorimétrie), le dernier Aladin de Disney ou encore le récent Dune qui sort en salle ce jour même en France. Si le Wadi Rum ne possède aucune route et un seul village, il reste accessible en pick-up et les bédouins ont laissé de nombreuses traces de pneus dans le sable. C’est le paradoxe du Wadi Rum : un désert qui semble infini mais qui est aussi un parc naturel finalement bien délimité et connu. Cette dimension rassurante n’en fait pas moins un lieu sauvage.

En dehors du village il n’y a aucun réseau dans le Wadi Rum et pour savoir où nous sommes les bédouins utilisent une technique ancestrale : parler et dire où nous allons à d’autres. Pour s’assurer que tout se passe bien, toutes les 4 heures environ, un autre bédouin en pick up sort du désert et passe un bonjour. Tout ce petit monde se croise ainsi et se raconte des anecdotes aux coin du feu. En termes de revenus, les bédouins ont troqués leurs chèvres pour les touristes depuis longtemps. Nous sommes à l’évidence la source de revenus des gens d’ici. En demandant à Mohamed si cela le dérange de ne plus suivre le mode de vie ancestral, il répond très honnêtement : non. « Tout le monde aime le confort, nous aussi, ça n’aurait pas de sens de continuer comme avant. Le roi a été très malin de faire du Wadi Rum un lieu touristique, il a gagné la paix des bédouins. Très malin. ». Si le propos peut sembler rapide, il faut se souvenir que la Jordanie est un pays récent né en même temps qu’Israël à la fin de la seconde guerre mondiale. La monarchie hachémite a été installée par les Anglais à la suite des révoltes arabes (avec la célèbre participation de TE Lawrence) dans un contexte post colonial explosif. À l’issue de la seconde guerre mondiale, l’empire ottoman a implosé et la Turquie devient une puissance secondaire, l’Arabie Saoudite découvre le pétrole et va bientôt en faire un instrument de puissance, l’Egypte de Nasser nationalise à tout va et se rêve leader du panarabisme mais aussi de la guerre contre Israël, la Syrie, l’Iraq et le Liban se constituent à la manière de la Jordanie autour de dictateurs plus ou moins sympathiques. Autour de tous ses voisins, la Jordanie fait figure de havre de paix, passant outre les guerres, le terrorisme et l’OPEP. À ce titre là, les tribus bédouines auraient pu être il y a 70 ans des éléments de désordre mais dynastie hachémite leur a donnés un poids politique important, à accéléré l’éducation et fait en sorte de leur donner accès à la nouvelle manne touristique. C’est ainsi à la lecture de tous ces éléments qu’il faut comprendre Mohamed. Tout va bien dans le Wadi Rum. Du moins c’est l’impression qui se dégage et qui ne semble pas contredite.

Accompagnés de Théo et de sa compagne sans nom, nous entamons notre marche vers la frontière de l’Arabie Saoudite. Nous découvrons au sud un paysage plus sableux, avec de grandes dunes et aussi une immense plaine désolée. Le paysage est à couper le souffle. La journée prolonge celle d’hier. Il est agréable de se fondre plus encore dans le désert et de voir Salam nous présenter son terrain de jeu. Diane va un peu mieux même si l’estomac la tourmente encore. Elle s’habitue à cet état tout en appréciant de plus en plus l’aventure à mesure que ses forces lui reviennent.

Le désert n’est pas qu’une zone de vide. Salam nous fait rapidement la démonstration qu’on peut y faire du lancer de disque, du basket, des courses en dévalant des dunes à grande vitesse, des courses de chameaux, des courses de voiture, des dessins sur la pierre, exploser de grosses pierres qui se transforment en craie, dessiner sur la roche, pister des serpents ou des renards, chanter, trouver des herbes aromatiques et bien sûr sauter de pierre en pierre. Cette liste peut sembler un peu évasive mais en réalité on ne s’ennuie jamais ici et notre guide a toujours une activité à nous présenter dans son désert.
De marches dans des paysages spectaculaires en jeux et en informations, la journée défile à grande vitesse. Le coucher du soleil fait de nouveau vibrer notre cœur alors que Salam et Mohamed préparent le dîner et qu’un troisième bédouin plus âgé (la cinquantaine, l’œil sûr de lui, les traits plus marqués) arrive avec deux nouveaux Français fraîchement débarqués dans le désert.

Au coin du feu, nous faisons la connaissance de Simon, ingénieur chez Safran, et Léa, travaillant dans le médical. Mohamed fait l’animation en alternant informations sur la vie bédouine, blagues et énigmes tout en nous cuisinant avec talent le plat typique de la Jordanie : le Maglouf. Il s’agit en fait d’un poulet avec du riz épicé cuit sur le feu et rehaussé d’une sauce au yahourt. C’est un délice. Évidemment le thé bédouin accompagne le repas ( Diane commence à ne plus pouvoir le boire en peinture, alors que je le trouve toujours aussi bon). La nuit nous emporte et dévoile un nouveau spectacle étoilé. On s’habitue vite à ce lieu magique. Vers 2 heures du matin je prends mon appareil pour saisir la nuit étoilée.

Jeudi 16 Septembre
Le soleil caresse notre visage pour nous réveiller. Des 6h30 les bédouins s’animent pour nous préparer le petit déjeuner : œufs en omelette, houmous, moutabal, gâteaux à la datte…et bien sûr le thé !
Pendant ce temps, je profite du petit matin pour monter sur la petite colline de pierres et prendre de la hauteur sur le désert. Je fais quelques étirements tout en savourant la beauté infinie du lieu. Des oiseaux qui ont repéré les restes du riz d’hier soir viennent animer notre caverne. On a tout le loisir de les admirer de près, Mohamed les nomme « Pink Bird » ce sont des sortes de petits moineaux avec la gorge rose. Mohamed, pas peu fier, nous dit que c’est l’oiseau emblématique de la Jordanie, un peu comme le coq chez nous.
Il est bientôt temps de rentrer. Nous repartons avec le couple dont nous n’aurons pas su grand chose et laissons Léa et Simon dans le désert avec le vieux Bédouin. Diane offre sa lampe frontale rechargeable à Mohamed qui accepte avec joie le présent et nous disons au revoir à nos amis. Nous retenons notre souffle une dernière fois et passons tranquillement de 1000 mètres d’altitude à 0. En moins d’une heure nous apercevons la mer rouge enclavée dans l’étroit golfe d’Aqaba. Bordé de désert, d’Aqaba sert de décor insolite au carrefour qui unit 4 pays : l’Egypte côté occidental (province du Sinaï), Israël côté oriental et enfin l’Arabie Saoudite au sud. La température augmente de plus de 10 degrés et atteint allègrement les 40 à l’ombre.






















