Dimanche 25 décembre 2022
Pour 2023, la Thaïlande a rejoint le classement des « 10 pires destinations de voyage au monde » du guide américain Fodor’s. Sous l’effet conjugué des prises de conscience des méfaits du tourisme de masse, du rôle de chacun dans le dérèglement climatique et plus généralement de la bêtise d’un tourisme fondée sur la surconsommation et le manque de curiosité, la Thaïlande ne semble pas être la destination la plus exemplaire. N’est pas le Bhoutan qui veut.
Ce classement peu glorieux du Fodor’s me rappelle les échos peu flatteurs du pays entendus ici et là depuis le film La Plage (Danny Boyle) qui décrivait Bangkok comme le pire endroit sur terre, le livre Plateforme de Houellebecq qui décrivait les dérives du tourisme sexuel et tant de témoignages d’amis regrettant ce que la Thaïlande représente. Alors à quoi bon partir vers ce pays fin 2022, alors que les frontières rouvrent et que l’opprobre est de plus en plus jeté sur une destination qu’il est de bon ton de dénigrer ?
La vérité est sans doute qu’une destination ne se résume pas toujours à ses clichés, même s’il serait imprudent de ne pas écouter les échos du monde. C’est donc avec une certaine modestie, porté par le désir d’aventure et l’envie de découvertes que nous nous dirigeons vers la Thaïlande. Le pays n’est toutefois pas une découverte pour moi puisque j’y suis allé seul en octobre 2019 dans un contexte différent (notamment pour apprendre la plongée hors des zones d’affluences). C’est donc dans un contexte nouveau, avec Diane, en période de vacances et vers un nouvel itinéraire que je vais faire une deuxième découverte du pays.
Bien que la température soit remontée d’une quinzaine de degrés depuis 10 jours, nous restons plongé dans Noël. Au lendemain du réveillon, ce dimanche 25 décembre 2022, nous remisons le sapin et bouclons nos valises. Nous voyageons d’abord vers Koweït City, dans le nord est de la péninsule arabique. Classé encore « destination interdite » en raison des restrictions sanitaires qui persistent dans la région, la ville du désert s’est transformée en simple étape de ravitaillement permettant aux avions de se charger en kérosène bon marché avant d’essaimer les voyageurs français qui sont avec nous vers différentes destinations exotiques : « Pondichéry », « Maldives » ou « Bangkok » résonnent dans les bouches des voyageurs qui embarquent avec nous. Au milieu de l’hiver, les passagers ont profité de la douceur du climat pour enfiler des vêtements légers qui trahissent déjà les aspirations au soleil. Les enfants s’impatientent lorsque l’avion est indiqué en retard, croulant sous le poids de l’information ils ne ménagent pas leurs efforts pour se plaindre à des parents divisés en réassurance et inquiétudes. Dans l’effervescence de ce départ en vacances tropicales, la foule des voyageurs est conduite dans ce drôle d’avion koweitien peuplé d’européens où tous les écrans proposent un exemplaire numérique du Coran en bonne place sur l’écran d’accueil. Malgré les efforts pour régionaliser l’avion, les écrans allumés affichent en série le visage de Tom Cruise dans Top Gun 2.

Dans la nuit, le voyage nous conduit à survoler ces zones que les guerres ou conflits ont rendu célèbres : Mossoul, Bagdad, Nadjaf, Bassora. Je profite du vol pour regarder le dernier Disney, Avalonia l’étrange voyage, très enfantin mais au graphisme BD plaisant. Et, grosso modo, sa morale à teneur écolo questionne notre capacité collective à nous débarrasser des énergies fossiles pour préserver le bon fonctionnement de la biodiversité. Alors que le film se termine, dans la nuit noire quelques flammes puissantes surgissent comme pour venir faire écho au film américain. Constellant l’horizon de point de feux hypnotisants, les torchères (ces flammes qui surmontent les puits de pétrole) brûlent ici et là pour assurer la sécurité des forages. Un semblant de paysage qui questionne notre dépendance au pétrole mais qui renvoie aussi à l’histoire récente du Koweït. Indépendant depuis 1961 du Royaume-Uni, anciennement lié au monde ottoman et historiquement attaché à la Mésopotamie, le Koweït est toutefois un état récent dont l’essor est lié à sa richesse en pétrole et à sa façade maritime clé pour le commerce (ce dont manque l’Irak voisine). Ce noeud géopolitique est à l’origine de la première guerre du golfe en 1991 quand l’Irak de Saddam Hussein envahit le petit émirat pour l’annexer. La suite de l’histoire est fameuse : les Américains mirent en déroute l’armée irakienne qui se vengea en mettant le feu à 782 puits de pétrole, achevant le conflit dans un goût de cendres.

Koweït City sort du désert pour apparaître comme un gigantesque espace de stockage pétrolier, l’aéroport est un vaste hangar avec quelques enseignes internationales sans intérêt. Tout juste trouvera t-on une tablette de chocolat au lait de chameau et quelques costumes locaux pour identifier le Koweït. Le reste est un vaste espace où transitent asiatiques et européens penchés sur leurs smartphones et interdits temporairement d’alcool. Alors qu’une famille Anglo saxonne s’adonne à des jeux d’étirements quelque peu excentriques, la télévision d’Etat diffuse d’étonnantes images entre un talk show pro-pouvoir, un documentaire à la gloire des moudjahid et une étonnante télé-réalité inspirée de Koh-Lanta (le jeu) mais dans un décor de désert. C’est le décor le plus étonnant de cette brève escale. Alors que notre avion pour Bangkok est annoncé avec un retard de 1h10, la première journée se dissout dans le décalage horaire et minuit frappe avec deux heures d’avance.
Un peu après 1 heure du matin nous décollons, de nouveau accompagnés d’un cortège plus éclectique de voyageurs internationaux. Un peu de sommeil plus tard, du cash en poche, une carte SIM chargée, deux valises récupérées ; Bangkok nous attend.
