Home » Étape 2 – Le Salar d’Uyuni

Étape 2 – Le Salar d’Uyuni

1–2 novembre 2025 • Altitude : 3 650 m • Température : 15–17°C • Indice UV : 16

L’arrivée à Uyuni, au petit matin du 1er novembre, ressemble à un changement de planète. La veille encore, nous roulions encaissés entre les montagnes sombres de Potosí ; ici, le monde perd sa verticalité.

Le paysage s’ouvre, blanc, silencieux, presque liquide sous la lumière crue de l’Altiplano. À 3 650 mètres, l’air est sec, brûlant la gorge. Le soleil ne chauffe pas, il irradie. Cette étape devait être l’apogée du voyage. Elle sera d’abord une chute : mal des montagnes, intoxication, hospitalisation… avant une renaissance inespérée dans le plus grand miroir du monde. Récit de deux jours suspendus entre fragilité humaine et immensité minérale.

Arrivée à Uyuni : La frontière du vide

Uyuni n’est pas une belle ville. C’est une ville « frontière », balayée par un vent chargé de poussière et de sel, construite pour résister plutôt que pour plaire.

On sent immédiatement que cette région est faite pour durer, mais aussi pour user ceux qui la traversent. Le Salar n’est pas encore visible, mais son influence est partout : une lumière excessive qui force à plisser les yeux et un horizon qui tremble sous la chaleur.

Le Salar : Un océan fantôme

Ce territoire blanc de plus de 10 000 km² n’est que la croûte d’une histoire géologique vertigineuse. Il y a 40 000 ans, un immense lac préhistorique, le Lac Minchin, recouvrait tout l’Altiplano.

Puis, il y a 11 000 ans, le lac Tauca lui a succédé. En s’évaporant, piégés par la cordillère des Andes sans accès à la mer, ces géants aquatiques ont laissé derrière eux des sédiments : gypse, halite, et sel.

Ce que l’on foule aujourd’hui est le résultat de cette évaporation millénaire :

  • Une croûte de sel de 2 à 10 mètres d’épaisseur,
  • Une structure en polygones (des hexagones parfaits créés par la respiration du sol : l’eau remonte, s’évapore et fissure le sel en séchant),
  • Et sous nos pieds, une saumure liquide contenant 50 à 70% des réserves mondiales de lithium. Le Salar est un trésor : belle en surface, stratégique en profondeur.

Le Mythe de Tunupa : Quand la montagne pleure

Pour les géologues, c’est de l’évaporation. Pour les Aymaras, c’est un chagrin d’amour. La légende raconte que les volcans entourant le salar étaient autrefois des géants vivants. Tunupa, la seule femme-volcan, venait d’accoucher.

Mais son mari, le volcan Kusku, la trompa avec une autre montagne, Kusina. Dévastée, Tunupa pleura des torrents de larmes qui se mélangèrent à son lait maternel. Ce mélange blanc et salé inonda la plaine, créant le Salar. Aujourd’hui encore, le volcan Tunupa veille sur le désert, figure maternelle et tragique respectée par tous les chauffeurs qui versent un peu d’alcool au sol pour la Pachamama avant d’entrer.

1er novembre : La nuit noire avant la blanche

Le « Jour des Morts » porte bien son nom pour moi. La nuit se transforme en naufrage. Vomissements, tachycardie, crâne en étau. Le diagnostic est un classique andin : Soroche (mal aigu des montagnes) combiné à une intoxication. À 7h30, le corps dit stop. Diane refuse de partir sans moi. Nous voilà coincés dans une ville fantôme, glaciale à l’aube, brûlante à 10h.

L’hôpital d’Uyuni : Renaissance sous masque Je finis dans une clinique locale. Pas de luxe, mais l’essentiel : l’oxygène. Ce masque est une révélation. On ne se rend compte de la préciosité de l’air que lorsqu’il manque. Contre toute attente (et avec l’aide d’une recherche last-minute assistée par IA 🤖), on déniche une agence prête à nous embarquer à 16h30 pour le coucher du soleil. Je sors, chancelant mais vivant.

Crépuscule sur le sel : L’hallucination

Départ avec une équipe digne de la série Slow Horses : un chauffeur mutique, deux Allemands, un Latino sur son écran, et nous, les rescapés. L’entrée sur le Salar est un choc visuel. Le monde perd ses repères. Il n’y a plus que deux couleurs : le bleu du ciel, le blanc du sol. Pas d’arbres, pas de rochers, pas de perspective. Quand le soleil décline, le sel se transforme en écran de cinéma : rose, violet, gris métallique. On reste jusqu’à la nuit, gelés mais fascinés.

🇧🇴 2 novembre : Le cimetière des géants

Cinquième jour. Le corps tient bon. On repart pour le « grand tour » avec Juan, un guide excellent, et un groupe cosmopolite.

Le Cimetière des trains : L’épave de la mondialisation Premier arrêt, juste à la sortie de la ville. Ce n’est pas juste un spot photo pour influenceurs, c’est un vestige de l’ère industrielle. Ces locomotives à vapeur britanniques (Pullman, Ruston & Hornsby) transportaient l’argent et les minerais de la mine de Pulacayo vers le port d’Antofagasta (alors bolivien, aujourd’hui chilien) à la fin du 19ème siècle. Abandonnées quand l’industrie minière s’est effondrée dans les années 40, elles rouillent, rongées par le sel et le vent. C’est un décor Mad Max qui raconte la grandeur et la décadence économique de la Bolivie.

Pulacayo : La mémoire ouvrière À 18 km, on traverse Pulacayo. C’est ici que battait le cœur financier du pays. On y a trouvé l’argent qui a fait la fortune des barons locaux. Aujourd’hui, le silence règne.

L’entrée dans le Salar : La perte de repères

Après Colchani (le village du sel), Juan lance sa playlist. Il nous demande de fermer les yeux. Le 4×4 roule. Quand on les ouvre : le vide absolu. On ne « visite » pas le Salar, on sort du monde. L’œil humain, habitué à accrocher des détails (arbres, routes, immeubles) pour évaluer les distances, panique.

Ici, une montagne peut être à 5 km ou à 50 km. C’est ce qu’on appelle le White Out. Les îles, comme Incahuasi, couvertes de cactus millénaires, flottent sur cet océan immobile comme des navires de pierre.

🎬 C’est un décor de science-fiction naturel.

Ce Salar, je l’ai vu deux fois en 24 heures : Une fois malade, brisé, sous oxygène. Une fois debout, ébloui. Dans les deux cas, le désert m’a rappelé une leçon essentielle de l’Altiplano : ici, l’homme n’est qu’un invité toléré. Il faut s’adapter, ralentir, et respirer.

You may also like

Ce site utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Vous pouvez accepter ou refuser certains cookies J’accepte En savoir plus